On ne connaissait pas Ratur. Mais quand son projet « Disparate » est entré dans nos oreilles (pour ne pas en ressortir) nous nous sommes empressés d’en savoir plus à son sujet ! Bien écrit, bien rappé, très bien chanté, et sur toutes sortes de productions, l’album est un petit bijou d’artisanat DIY ! On est pas peu fiers de vous faire lire la première interview de Ratur, rappeuse résidant aux environs de Nantes. | Par Polka B.

Enchanté Ratur ! Dans quel état d’esprit as-tu travaillé sur ton second projet « Disparate » ? 

Ratur : J’ai sorti l’EP Revanche y a deux ans. Depuis, j’ai écrit plein de trucs et au bout d’une vingtaine de morceaux je me suis dit qu’il fallait que je m’arrête là. Je devais en faire un album. Je dis que c’est une mixtape parce que y avait pas d’état d’esprit particulier.

C’est vrai que l’on retrouve beaucoup d’esthétiques musicales différentes. Comment as-tu choisi tes prods ?

Il y a pas mal de prods de Dudu (du crew coutoentrelesdents), d’Amatomic et de Staz. Ce sont des potes. Le truc c’est que je n’en avais pas assez par rapport à tout ce que j’avais à écrire. C’est pour ça que j’ai pris une majorité de typebeats sur le net. J’suis un peu feignante alors je cherche pas longtemps. Il y a une prod qui me plaît et j’écris dessus..

L’instru du morceau « étreinte » fait penser au cloud rap. T’es-tu inspirée de l’univers de PNL dans ton interprétation ?

J’ai tapé typebeat PNL sur youtube, ça devait être la première et je l’ai trouvé vraiment belle. On peut dire que je me suis inspirée d’eux parce que j’en écoutais beaucoup à ce moment là. Mais c’était pas forcément conscient.

Tes influences musicales sont très diversifiées. Considères-tu que tu te cherche encore artistiquement ?

J’écoute plein de musiques différentes mais je ne considère pas que je me cherche artistiquement parce que je ne me considère pas artiste, d’ailleurs j’aime pas trop les artistes.

Qu’est-ce que tu écoutes en ce moment ?

Du blues, de la soul, du fado… Et sinon, énormément de rap, bien sûr. J’ai plutôt écouté des potes récemment : Puzz Mama, coutoentrelesdents… leurs textes me parlent, musicalement je trouve ça très bon.  Et aussi ça a finit par me saouler d’écouter des types qui m’insultes dans leurs textes… Donc en ce moment pour les trucs plus mainstream, j’écoute plutôt des meufs comme Meryl, Doria, Aya Nakamura, IAMDDB, Abra….

Dans le rap underground, l’autotune a souvent été décriée. Ce n’est pas ton cas. Comment est-ce que tu te positionne par rapport à ça ?

Comme beaucoup de gens au début, j’ai détesté. Autour de moi ça écoutait Jul, PNL… Et puis je m’y suis faite, faut éduquer son oreille. Je prends l’autotune comme un outil qui parfois permet de donner de l’ampleur à un morceau. Et personnellement, le rap « underground » ou militant ne m’a jamais vraiment plu. En tout cas je trouve que c’est du rap qui bien souvent n’accorde pas de place à l’esthétisme.

On a trouvé tes parties chantées très bien faites. Est-ce que tu bosses ton chant d’une façon particulière ?

Le plus souvent j’enregistre plusieurs pistes voix que je mets ensemble. Du coup, quand elles se superposent ça sonne un peu moins faux ! Pour l’autotune, on m’a installé le logiciel pour que je l’enregistre en direct, mais ça marche pas… Du coup, les potes l’ajoutent après. 

J’ai commencé à chanter il y a très longtemps quand je faisais la manche. C’était vraiment les débuts. Je chantais grave faux. Des gens me donnaient de la tune pour que j’arrête de chanter ! Mais à force de persévérer on s’améliore. Quand je me suis mise à rapper j’étais bloquée dans un délire agressif. Je braillais, je changeais même ma voix. Avec le temps, j’ai allié le chant et le rap quand je me suis sentie suffisamment à l’aise pour le faire.

On a l’impression que Disparate concentre tout ce que tu sais faire au micro, avec des sons mélancoliques, sombres, et d’autres plus dansants… Cette polyvalence, c’est quelque chose que tu recherches ?

Honnêtement, je ne calcule pas tout ça. Quand j’ai besoin d’écrire, j’écris. Et je vois ce qu’il en sort. Des fois je dis des choses un peu violentes avec une petite voix douce. Ça me fait marrer. On peut dire que j’écris en fonction de mon humeur du moment, même si finalement, c’est un peu toujours la même chose ce que je fais.

Quel est ton rapport à la scène ? 

Ça me fait flipper d’être sur scène, mais au bout de deux morceaux je kiffe… quand les gens kiffent aussi en tout cas… J’ai toujours autant la chiasse quand je commence, mais ça peut devenir un vrai plaisir. Le chant c’était particulier… C’était plus facile de rapper en gueulant sur les gens. Quand tu pousses la chansonnette pour la première fois tu as la voix qui tremble… 

Dans le morceau « Supernova » tu dis : « Moi j’ai la force d’une femme et j’ai pas besoin qu’on me défende ». Et dans « Inadaptée », tu parles plutôt de tes doutes, de tes failles…

On a l’impression que cette mixtape évoque une tension entre la force que tu as en toi, et tes moments de blues… Tu es d’accord ?

Je ne sais pas trop quoi répondre… En tout cas il y a des postures que j’essaie d’éviter. Je trouve que dans le rap, c’est toujours en train de se raconter qu’on s’est fait tout seul, qu’on veut atteindre le sommet, qu’on nique tout. Des fois je raconte ça, parce que ça me renforce, mais c’est malhonnête. Ça m’intéresse pas de faire du rap où j’écrase les autres, ça m’intéresse pas de raconter des cracks en niant mes failles. Le rap qui me touche le plus c’est celui des gens qui doutent. 

Dans le morceau « Inadaptée » tu dis :  « Suis-je capable d’attendre que mon tour vienne » ? « Que signifie la réussite ? S’intégrer dans ce monde de fou ? Prendre la fuite avec les loups ? J’aime pas trop la fuite, je veux rester intègre. Je me sens un peu perdue ».

Quand tu parles de « rester intègre », tu parles de la vie en général, ou de toi en tant que rappeuse ?

Un peu des deux. Faire une interview, me produire dans un concert, poster des sons sur Youtube, montrer ma gueule… Ce sont des trucs qui me posent question. Quand je joue en concert des fois, y a des gens qui viennent me voir pour me parler. Et je sens bien qu’ils sont gênés ! C’est comme si j’étais pas du même monde qu’eux ! Tout ça parce que je suis sur scène et que j’ai eu le micro pendant quarante minutes. Maintenant j’ai une vision différente, mais quand je ne faisais pas de musique j’avais aussi ce genre de réflexe. Je ne veux pas que les gens me considèrent différemment parce que je viens de jouer! Du coup à la fin du concert je me bourre la gueule encore plus que les autres. Pour bien leur montrer que je suis pareille ou même pire (Rires).

Dans « Petite» tu dis : « la petite a un problème d’agressivité». Et dans « Rictus » : « ils ont dit que j’étais folle ». Tu fais beaucoup de références à la psychiatrie. 

On dirait qu’aujourd’hui on a plus le droit d’être énervé, sans être taxé de bizarre, ou de « torturé »…

Surtout quand tu es une meuf ! T’as pas le droit d’être énervée, clairement. Si tu parles un peu trop haut, tu es tarée ou hystérique. Tu ne corresponds pas à la norme.

Et je parle pas que des meufs. Dans ce monde de merde, de la violence on s’en prend plein la gueule tous les jours, mais faudrait pas la revendiquer… chie dedans !

Tu parles aussi beaucoup d’amour dans tes textes (« Câlin », ou « Quand tu sortiras »).

Ah ça fait plaisir. Souvent les gens ne voient que le côté dur de mes morceaux. Pourtant je fais plein de chansons d’amour ! Quand j’écrivais mes premiers textes j’insultais tout le monde… Je voulais cracher sur des gens, des attitudes, et j’alignais les insultes pendant 3 minutes. Au final, c’était aussi une façon de ne pas me livrer. Et puis j’ai eu besoin d’écrire l’amour que je portais à mes ami.e.s, j’ai eu besoin de dire à quel point nos vies sont belles et folles et à quel point on niquait tout, même si on est des vauriens, « des vauriens qui valent de l’or » !

Quels sont tes projets futurs ?

J’ai pas de « projets ». Je continue à écrire parce que ça me fait du bien. Je me dit que j’aimerais faire plus de trucs sur des prods de potes, ou au moins, moins utiliser des type beats. Mais bon je suis toujours aussi pressée et mes potes ne sont pas à mon service, alors je risque de faire la même chose que pour Disparate.