EDITIONS LIBERTALIA

EDITIONS LIBERTALIA

Paris, ligne 9 direction Montreuil, descente à Croix de Chavaux, avant de bifurquer vers la librairie Libertalia. 

Nicolas Norrito est déjà là, en train de discuter avec des gens du quartier.

Co-fondateur de la maison d’Edition Libertalia, Nico est aussi un personnage du punk et de l’anarcho-syndicalisme parisien de la fin des années 90. Animateur du mythique fanzine Barricata, et ancien membre du groupe Brigada Flores Magon, il retrace avec nous l’histoire de Libertalia, son activité et sa vision.

Propos recueillis par Polka B. & Reda 

Comment est-née la maison d’édition en 2007 ? Quel est le passif de votre trio fondateur ?

En s’appelant Libertalia, l’identité de la structure s’est construire autour de l’imagerie de la piraterie. En quoi ce choix a-t-il pu orienter ses choix éditoriaux ?

Cela oriente, car Libertalia est à la fois un imaginaire pirate (le livre Pirates de tous les pays de Marcus Rediker que nous avons édité en 2008), et un imaginaire littéraire (on pense à Histoire générale des plus fameux pirates écrit en 1724). En tant que république pirate abolitionniste, Libertalia est un mythe, même si il porte en lui quelques éléments de véracité. Ce qui nous séduisait, c’est la figure romantique et révolutionnaire du pirate, en tant que concept politique et littéraire.

Comment définir la direction de la maison d’édition ? Aviez-vous quelques références parmi les structures existantes en France ?

Bien sûr ! On était déjà proches de L’Insomniaque, fondée par d’anciens braqueurs passionnés par le livre. On les voit comme nos grands frères, on continue de bosser avec eux.

Il y aussi la maison des Éditions Maspero. La Fabrique est également une maison qui m’a beaucoup inspiré. On reste très proches d’eux. 

Ce qui est intéressant c’est l’impact de vos ouvrages, vu qu’ils sont distribués dans un vaste réseau de librairies françaises.

Votre diffuseur (Harmonia Mundi) n’était pas réticent par rapport au contenu radical de la plupart de vos livres ?

Comment faire pour garder une progression constante dans les ventes, tout en veillant à conserver une certaine cohérence dans la ligne éditoriale ?

C’est vrai qu’il est inimaginable de ne pas se soucier de l’état des ventes ! On veille à garder un certain équilibre. En juin 2026, nous allons publier un livre du poète occitan Serge Pey, au sujet de Walter Benjamin. Cela nous fait plaisir, mais on sait que c’est pas le genre de livre qui va vendre. Il faut donc contre-balancer avec des ouvrages plus faciles d’accès.

On propose plusieurs types d’ouvrages. D’abord, des livres ancrés dans l’actualité chaude. Ensuite, des livres qui relèvent de ce qu’on appelle « le frigo », qui appartiennent au champ littéraire classique et qui peuvent sortir à tout moment. Exemple : Jack London. On en a fait retraduire beaucoup. L’Appel de la forêt sort en janvier, avec une traduction magnifique. On réédite aussi B.Traven, Victor Serge… C’est le fond « classiques du peuple » de Libertalia. On va aussi essayer de publier de la littérature contemporaine, même si c’est beaucoup plus difficile.

On veille aussi à publier autant d’autrices que d’auteurs. On fait très attention à ça. On fait aussi du roman graphique, de la BD, du théâtre, des collections d’Histoire… On porte aussi des séries qui fonctionnent bien, comme les « 10 questions » (sur le féminisme, l’anarchisme, le communisme, l’antispécisme, les croisades, l’islamophobie, l’antisémitisme, la transphobie…).

On essaye de trouver un équilibre global avec ces différents segments. Sachant que nous avons deux autrices qui portent de grands succès de librairie :Anne Crignon (Une belle grève de femmes) et Corinne Morel Darleux (Plutôt couler en beauté que couler sans grâce, Du Fond des océans les montagnes sont plus grandes). On leur doit beaucoup. Elles garantissent aussi notre capacité à publier des livres qui sont plus difficiles à vendre. 

Libertalia est aussi une maison d’édition ouvertement antifasciste. Votre ligne incisive envers l’extrême droite vous a-t-elle valu des problèmes ?

Peux-tu nous parler de votre librairie de Montreuil ? On a l’impression que ce côté « librairie de quartier » rétablit une certaine proximité avec les gens qui ne sont pas familiers de la littérature.

On a longtemps été hébergés par La Parole Errante. On y a organisé plein d’événements. Nous avons quitté notre local pour nous installer à deux pas, dans une boutique un peu délabrée au 12 rue Marcelin-Berthelot.

Nous ne voulions pas faire de librairie à la base ! Comme les gens du quartier se sont montrés curieux et chaleureux, nous nous sommes progressivement dirigés vers cette activité en 2018. On peut y trouver le fond Libertalia, le fond L’Insomniaque, La Fabrique… Mais aussi les nouveautés de la rentrée littéraire, des BD, des mangas… Cela fait 7 ans. Certains gamins nous ont toujours connu ! On tient beaucoup à ce lieu…

Et vous en ouvrez un deuxième !

C’est notre actu du moment ! Nous venons de nous installer à La Maison des Métallos dans le 11e arrondissement.

C’est une ancienne manufacture d’instruments de musique construite en 1881, vendue en 1936 à l’Union fraternelle des métallurgistes liée à la CGT. Le lieu a été racheté par la mairie de Paris en 2001, puis rénové et ouvert en 2007. Le lieu est magnifique. C’est une nouvelle page qui s’ouvre pour la maison d’édition.

On arrive à la fin de l’interview ! Peux-tu nous citer un de tes ouvrages de cœur au sein du catalogue Libertalia ?

Question difficile ! Je dirais Ma Guerre d’Espagne à moi, de Mika Etchebéhère. C’est un témoignage essentiel. Un récit incroyable. Et j’aime tout ce que cette autrice incarne. 

Et une petite question musique ! Si tu devais citer un morceau old school que tu apprécies particulièrement, et un morceau de la nouvelle génération ?

Là aussi c’est dur ! Côté old school, je ne peux que citer « Partisans » de Brigada Flores Magon, car c’est mon histoire. Cela me déchire toujours le cœur de l’écouter. Pour la nouvelle génération, je vais dire Krav Boca. Vous représentez pour moi la continuité du combat pour l’émancipation, avec de la prise de risque.