EDITIONS LIBERTALIA
Paris, ligne 9 direction Montreuil, descente à Croix de Chavaux, avant de bifurquer vers la librairie Libertalia.
Nicolas Norrito est déjà là, en train de discuter avec des gens du quartier.
Co-fondateur de la maison d’Edition Libertalia, Nico est aussi un personnage du punk et de l’anarcho-syndicalisme parisien de la fin des années 90. Animateur du mythique fanzine Barricata, et ancien membre du groupe Brigada Flores Magon, il retrace avec nous l’histoire de Libertalia, son activité et sa vision.
Propos recueillis par Polka B. & Reda


Comment est-née la maison d’édition en 2007 ? Quel est le passif de votre trio fondateur ?
Nicolas : Il y a d’abord Bruno, notre graphiste qui vit dans le sud-ouest. Il a longtemps été militant de laFédération Anarchiste. A l’époque, il avait créé le premier forum skinhead antifasciste : le « Nono Rude Doodle Hooligan ». Il a été guitariste et parolier du groupe Bolchoï. Il dessinait aussi dans Barricata, un fanzine que j’avais co-créé en 1999. C’est un membre permanent de la maison d’édition que j’ai quotidiennement au téléphone !
Charlotte, c’est la professionnelle du monde du livre, car son père était libraire (« Choc Corridor » à Lyon, dans les années 80 et 90). Elle a successivement été attachée de presse, correctrice, éditrice… En 2020, en sortie de covid, elle a lâché ses jobs dans plusieurs journaux nationaux pour devenir correctrice permanente de Libertalia.
Pour ma part, j’ai longtemps été prof de français de 2002 à 2020. J’ai démissionné pour me consacrer entièrement à la maison d’édition et à la librairie de Montreuil. C’était pour moila poursuite d’une même lutte, celle d’un combat pour l’émancipation amorcé à l’époque avec une autre bande de copains, celle du groupe Brigada Flores Magon.
Nous étions hyperactifs à la fin des années 90, et au début des années 2000. On vendait nos disques, nos fanzines… Et je me disais qu’il manquait de quoi publier des livres. Nous avons commencé sans argent et sans expérience particulière à l’exception de Charlotte. Nous avons financé le premier livre grâce à un concert des Brixton Cats. Nous avons financé le second avec un concert des Moonshiners.
La maison d’édition porte son fondement dans la culture punk & skin antifasciste.



En s’appelant Libertalia, l’identité de la structure s’est construire autour de l’imagerie de la piraterie. En quoi ce choix a-t-il pu orienter ses choix éditoriaux ?
Cela oriente, car Libertalia est à la fois un imaginaire pirate (le livre Pirates de tous les pays de Marcus Rediker que nous avons édité en 2008), et un imaginaire littéraire (on pense à Histoire générale des plus fameux pirates écrit en 1724). En tant que république pirate abolitionniste, Libertalia est un mythe, même si il porte en lui quelques éléments de véracité. Ce qui nous séduisait, c’est la figure romantique et révolutionnaire du pirate, en tant que concept politique et littéraire.
Comment définir la direction de la maison d’édition ? Aviez-vous quelques références parmi les structures existantes en France ?
Bien sûr ! On était déjà proches de L’Insomniaque, fondée par d’anciens braqueurs passionnés par le livre. On les voit comme nos grands frères, on continue de bosser avec eux.
Il y aussi la maison des Éditions Maspero. La Fabrique est également une maison qui m’a beaucoup inspiré. On reste très proches d’eux.


Ce qui est intéressant c’est l’impact de vos ouvrages, vu qu’ils sont distribués dans un vaste réseau de librairies françaises.
Votre diffuseur (Harmonia Mundi) n’était pas réticent par rapport au contenu radical de la plupart de vos livres ?
En 2012, notre structure de diffusion a fait faillite. C’était une maison alternative portée à bout de bras par son équipe. On s’est alors mis en quête d’une nouvelle structure, et Harmonia nous a accepté. Pour nous, c’était une véritable accélération de l’histoire. Cela nous a permis de gagner en visibilité en passant de 150 points de vente à 500. Je dirais qu’une centaine de librairies suivent de très très près l’ensemble de notre catalogue.
Notre objectif depuis le départ, c’est de distribuer le plus de livres possible. Ce qui importe, c’est d’avoir suffisamment d’argent pour rétribuer les auteurs, payer des projets, des traductions, et pouvoir vivre décemment de notre activité. Aujourd’hui, Libertalia vend à peu près 110000 livres par an. Notre base, c’est la littérature du peuple et l’Histoire sociale. Nous avons élargit le spectre avec des livres qui répondent aux préoccupations militantes d’aujourd’hui.
Comment faire pour garder une progression constante dans les ventes, tout en veillant à conserver une certaine cohérence dans la ligne éditoriale ?
C’est vrai qu’il est inimaginable de ne pas se soucier de l’état des ventes ! On veille à garder un certain équilibre. En juin 2026, nous allons publier un livre du poète occitan Serge Pey, au sujet de Walter Benjamin. Cela nous fait plaisir, mais on sait que c’est pas le genre de livre qui va vendre. Il faut donc contre-balancer avec des ouvrages plus faciles d’accès.
On propose plusieurs types d’ouvrages. D’abord, des livres ancrés dans l’actualité chaude. Ensuite, des livres qui relèvent de ce qu’on appelle « le frigo », qui appartiennent au champ littéraire classique et qui peuvent sortir à tout moment. Exemple : Jack London. On en a fait retraduire beaucoup. L’Appel de la forêt sort en janvier, avec une traduction magnifique. On réédite aussi B.Traven, Victor Serge… C’est le fond « classiques du peuple » de Libertalia. On va aussi essayer de publier de la littérature contemporaine, même si c’est beaucoup plus difficile.


On veille aussi à publier autant d’autrices que d’auteurs. On fait très attention à ça. On fait aussi du roman graphique, de la BD, du théâtre, des collections d’Histoire… On porte aussi des séries qui fonctionnent bien, comme les « 10 questions » (sur le féminisme, l’anarchisme, le communisme, l’antispécisme, les croisades, l’islamophobie, l’antisémitisme, la transphobie…).
On essaye de trouver un équilibre global avec ces différents segments. Sachant que nous avons deux autrices qui portent de grands succès de librairie :Anne Crignon (Une belle grève de femmes) et Corinne Morel Darleux (Plutôt couler en beauté que couler sans grâce, Du Fond des océans les montagnes sont plus grandes). On leur doit beaucoup. Elles garantissent aussi notre capacité à publier des livres qui sont plus difficiles à vendre.






Libertalia est aussi une maison d’édition ouvertement antifasciste. Votre ligne incisive envers l’extrême droite vous a-t-elle valu des problèmes ?
L’antifascisme, c’est notre donnée la plus fondamentale. On ne lâchera jamais rien sur ce thème. Nous avons été parfois attaqués, comme lors de la polémique autour de notre jeu de société Antifa, le jeu,que nous avions conçu avec nos amis de La Horde. Un ancien député RN était monté au créneau, et le battage médiatique avait vraiment été énorme.
Cette histoire commune que nous portons contre le fascisme aux côtés de La Horde n’est pas terminée. Nous allons sortir ensemble le jeu de cartes Fachorama. Un jeu des 7 familles qui regroupera les 7 familles d’extrême droite. Cette polémique du jeu Antifa nous a dépassé. D’une certaine façon, on peut même dire qu’elle nous a aidé !
2022 avait été une mauvaise année pour nous. Le jeu nous a redonné du souffle, de la trésorerie, de la visibilité ! La polémique avait commencé le 28 novembre 2022. Le 30 novembre, on n’en trouvait plus nulle part !

Peux-tu nous parler de votre librairie de Montreuil ? On a l’impression que ce côté « librairie de quartier » rétablit une certaine proximité avec les gens qui ne sont pas familiers de la littérature.
On a longtemps été hébergés par La Parole Errante. On y a organisé plein d’événements. Nous avons quitté notre local pour nous installer à deux pas, dans une boutique un peu délabrée au 12 rue Marcelin-Berthelot.
Nous ne voulions pas faire de librairie à la base ! Comme les gens du quartier se sont montrés curieux et chaleureux, nous nous sommes progressivement dirigés vers cette activité en 2018. On peut y trouver le fond Libertalia, le fond L’Insomniaque, La Fabrique… Mais aussi les nouveautés de la rentrée littéraire, des BD, des mangas… Cela fait 7 ans. Certains gamins nous ont toujours connu ! On tient beaucoup à ce lieu…
Et vous en ouvrez un deuxième !
C’est notre actu du moment ! Nous venons de nous installer à La Maison des Métallos dans le 11e arrondissement.
C’est une ancienne manufacture d’instruments de musique construite en 1881, vendue en 1936 à l’Union fraternelle des métallurgistes liée à la CGT. Le lieu a été racheté par la mairie de Paris en 2001, puis rénové et ouvert en 2007. Le lieu est magnifique. C’est une nouvelle page qui s’ouvre pour la maison d’édition.
On arrive à la fin de l’interview ! Peux-tu nous citer un de tes ouvrages de cœur au sein du catalogue Libertalia ?
Question difficile ! Je dirais Ma Guerre d’Espagne à moi, de Mika Etchebéhère. C’est un témoignage essentiel. Un récit incroyable. Et j’aime tout ce que cette autrice incarne.
Et une petite question musique ! Si tu devais citer un morceau old school que tu apprécies particulièrement, et un morceau de la nouvelle génération ?
Là aussi c’est dur ! Côté old school, je ne peux que citer « Partisans » de Brigada Flores Magon, car c’est mon histoire. Cela me déchire toujours le cœur de l’écouter. Pour la nouvelle génération, je vais dire Krav Boca. Vous représentez pour moi la continuité du combat pour l’émancipation, avec de la prise de risque.







