Quand on a su que Pure Baking Soda (a.k.a Nico PBS) s’était fendu à l’exercice du fanzine avec un numéro spécial Lil’Wayne, nous n’avions plus le choix : il fallait l’interviewer à ce sujet. Et disons-le, cela nous donnait une formidable excuse pour discuter ensemble de Dwayne Michael Carter Jr., nul autre que le père d’à peu près tous les rappeurs actuels. Vous vous en rendrez compte en lisant cet entretien, rares sont les êtres humains à aussi bien parler de la carrière artistique de Lil’Wayne ! | Propos recueillis par Polka B.

Peux-tu nous expliquer le concept des fanzines Cooking by the book ?

Nico PBS : L’idée est venue d’Hector de La Vallée, l’illustrateur du projet. Je bosse avec lui depuis un bout de temps sur les articles de mon blog (www.purebakingsoda.fr, NDLR). Comme j’écrivais uniquement sur internet à l’époque, il m’a dit que ça pouvait être bien d’en sortir avec un objet que l’on pouvait tenir dans la main. Le média fanzine est très lié à la musique, mais pas au rap. Ça fait plutôt partie de la culture punk. On a bien eu Get Busy en France au début des années 90 mais j’étais trop jeune. Du coup, j’ai vu ce format comme un prolongement du blog. C’était aussi l’occasion de faire des textes un petit peu plus longs. Ce sont textes biographiques de rappeurs américains. J’ai commencé par Outkast, puis E-40, et dernièrement Lil’Wayne. On les a choisis car ils sont ultra importants. Ils ont amorcé un tournant stylistique dans l’histoire du rap. Ils ont aussi accompagné un changement social au niveau de sa perception. Des mecs comme Outkast ont popularisé le rap au-delà du cercle des initiés. Voilà l’idée. Faire un fanzine un peu pointu sur ces figures extrêmement importantes. Il fait rappeler malgré leur aura, ces artistes restent assez méconnus en France. Alors que dans l’histoire de la musique, ils sont pour moi aussi importants que Jimi Hendrix que tout le monde connaît !

Ton travail d’écriture est très personnel et prend le contre-pied d’un ton journalistique. Tu es d’accord ?

Complètement. Je ne suis pas journaliste. Plutôt un passionné qui écrit sur la musique. On trouve des informations sur la vie de ces rappeurs mais j’écris avant tout ce que ressent en les écoutant.

Apparemment les exemplaires sur Outkast et Lil’Wayne sont quasiment tous partis le premier jour ! 

C’est vrai, mais les quantités n’étaient pas énormes. Nous en avions fait 500 pour Outkast. Beaucoup plus pour E-40 et il s’étaient plutôt vendus sur la durée. Pour Lil’Wayne, nous sommes repartis sur 500. Pour tout te dire, ça me va. Il faut que ça parte. J’ai beaucoup de mal à relire ce que j’ai écrit il y a plusieurs années. En général, je trouve ça mauvais !

Du coup, tu ne comptes pas les rééditer ?

Je ne pense pas. À vrai dire, je suis content que plus personne ne puisse relire le Outkast. J’assume totalement, mais si je le relisais maintenant j’aurais envie de modifier plein de choses ! Si ça ressort un jour, ce sera dans une version remaniée avec des chapitres supplémentaires. Pareil pour Lil’Wayne. 

Pure Baking Soda

Parlons de Lil’Wayne justement. C’est un rappeur qui compte énormément pour toi. À ton avis, pourquoi n’a t’il pas toute la reconnaissance qu’il mérite en France ?

Pour ce qui est de la reconnaissance des rappeurs américains en France, cela ne se limite pas à Lil’Wayne. Pour te donner un exemple tout bête, j’ai travaillé pendant plusieurs années dans des médias qui parlaient de rap. J’ai constaté que quand tu parles de rap américain, ça n’intéresse personne en France. Même les fans de rap ! C’est vraiment une niche. Chez nous, tu ne verras jamais un album de rap américain rentrer dans les charts. Alors qu’un rappeur français de quatrième zone peut très bien avoir un titre numéro un des ventes. Quand tu parles à certains auditeurs, tu constates qu’ils pourraient limite te donner l’adresse du bâtiment 7 de Koba LaD. Ils connaissent toute sa vie. Ces mêmes personnes seraient incapables de te donner le nom d’un titre de Lil’Wayne ! Il y a un décalage. Je ne pense pas me tromper en disant que dans 10 ans, tout le monde aura oublié le nom de Koba LaD. Lil’Wayne, lui, sera dans les livres d’histoire. Comme le rap est une culture importée des États-Unis, on ne la comprend pas totalement. Ou alors, on l’interprète à notre manière. On est un peu chauvins aussi… Du coup, il serait plus logique de demander directement aux Américains ce qu’ils pensent de Lil’Wayne. Si tu leur dis que c’est le plus grand rappeur de l’histoire, certains ne seront pas d’accord, mais personne ne sera scandalisé. C’est une opinion qui est réellement acceptée.

En relisant ton article « This is Tha Carter (Chapter IX) » on s’aperçoit que Lil’Wayne était aussi un fan. Notamment de Jay-Z. Tu le décris comme un de ses pères spirituels alors que hormis le nom « Carter », on a bien du mal à voir ce qu’ils ont en commun…

Si on les écoute aujourd’hui, c’est vrai qu’on peut avoir des difficultés à les associer. Dans l’idée, si on fait une échelle de Richter du rap, ils sont chacun à des extrémités différentes. N’empêche que Lil’Wayne s’est beaucoup inspiré de l’école new-yorkaise que peut incarner un rappeur comme Jay-Z. Le côté carré, cadré techniquement. Au départ, Lil’Wayne portait un rap typique de la Nouvelle-Orléans. Décontracté, dansant, moins regardant sur le fait de rapper dans les temps et de compter ses mesures. À un moment donné, il a voulu être considéré comme le meilleur rappeur en activité. Du coup, il a du se forcer à être un peu plus « scolaire » en regardant ce que faisaient des rappeurs comme Jay-Z. En 2004 et en 2005, il lui a clairement emprunté des trucs. Comme Lil’Wayne est complètement barré, l’analogie est compliquée. Pourtant, l’écolier a bien copié le maître. Mais comme ce qu’il fait – et ce qu’il est – est différent, ça donne quelque chose qui n’a pas grand-chose à voir.

Qu’est ce que Lil’Wayne apportait de plus par rapport aux autres ?

Un peu schématiquement, on pourrait classer les artistes en deux catégories. Il y a ceux qui sont des grands techniciens de la musique et qui l’analysent de façon millimétrée. Après, il y a ceux qui avancent au feeling en brisant les codes. Je pense que Lil’Wayne fait partie de cette catégorie. Avant lui, c’était assez rare dans le rap. Il y avait bien E-40 ou Redman mais tout est relatif. Ça restait des mecs qui avaient une grande culture musicale. E-40 savait jouer de la musique par exemple. Les mecs « bizarres » étaient assez peu connus. Lil’Wayne a amené ça tellement loin qu’il a ouvert les portes du mainstream aux rappeurs dont la force numéro un était le charisme. L’originalité. La folie. 

Pure Baking Soda

Ce qui est drôle, c’est qu’il ne semblait absolument pas taillé pour le grand public. Comment quelqu’un d’aussi spécial et tourmenté, avec une voix nasillarde presque ingrate a t’il pu devenir l’un des grands noms de la pop culture ?

Je devais être en sixième. La première fois que je le vois à la télé je me dis : « avec cette tête-là, ça ne sera jamais une star ». Je ne me doutais pas qu’il allait devenir mon rappeur préféré. Avec un tel parcours, encore moins ! Ce que ça montre, c’est que tout est possible. La grande erreur de la musique faite pour vendre, c’est de prendre la masse pour un tas de cons. Donc de produire des choses stéréotypées, simples et immédiates. Alors qu’en vrai, les gens sont capables d’accepter des rappeurs comme Lil’Wayne et Future, capables de bousculer les frontières d’un genre musical ou de faire des trucs complètement surréalistes. Les gens ne sont fermés à rien. Il faut juste leur amener les choses, et ils finissent par apprécier. Au delà de ça, Lil’Wayne était signé sur un label qui était une véritable machine de guerre. Il lui a fourni des productions accessibles au grand public. Sur Tha Carter III, Lil’Wayne raconte des trucs complètement dingues, certes. Il fait découvrir l’autotune au grand public. Ok. Mais les productions qu’il utilise, on aurait pu les retrouver sur n’importe quel autre album de rap. Ce n’était pas non plus un truc expérimental. L’artiste est fou, mais l’enrobage restait largement abordable. Cela servait à mettre en avant sa personnalité. N’empêche, c’est rassurant. Le public est totalement prêt à accepter des personnalités hors-normes. Il n’a pas besoin de 50 ans pour comprendre. Il n’y a que les mecs de maisons de disque qui réfléchissent comme ça. Eux, du moment qu’ils vendent 20 singles de Heuss L’Enfoiré qui sonnent tous exactement pareil, ils sont contents.

Peux-tu citer un morceau ayant fait de Lil’Wayne un game changer dans l’histoire du rap ?

J’aime tous les morceaux qui appartiennent à la même période. Juste avant la sortie de Tha Carter III, il enregistre en studio 24 heures sur 24. Il est dans un espèce de flux à la fois tendu et discontinu. Il vomit de la musique. Il est comme touché par la grâce. Il n’a plus de limites et se permet tout. Le morceau « I Feel Like Dyin » est assez représentatif. Il n’est jamais sorti officiellement. C’est un leak qui avait fuité sur le net. C’est un peu le Blueprint de ce qui s’est fait les années suivantes. Sans ce morceau là, il n’y aurait pas eu 808s and Heartbreak de Kanye West en 2008. Du coup, Drake n’aurait pas existé. Bref, c’est un tremblement de terre. C’est le moment où l’on fait de l’autotune un instrument de musique. C’est aussi l’instant où l’on se met à la régler au moment même de l’enregistrement. Lil’Wayne entend directement l’effet quand il chante. Il s’en sert alors comme d’une toolbox pour faire des sons inconnus. Il crée des effets organiques et parvient à démultiplier des émotions avec un outil totalement artificiel. Ça c’est inédit. Avant lui, T-Pain s’en servait surtout pour avoir une voix de robot, ça n’allait pas plus loin. L’écriture de ce morceau a également son importance. Il raconte qu’il est assis sur les nuages à jouer au basket avec la lune et qu’une fois à court de drogue, il a juste envie de mourir. C’est très poétique, hyper beau. Qu’il le fasse avec cette autotune complètement céleste, c’est fou. Histoire de mesurer l’influence de ce morceau, on peut évoquer la tournée promo qu’avait faite Kanye West à Paris au moment de la sortie de 808s and Heartbreak. Le journaliste lui dit qu’il utilise l’autotune de façon nouvelle et qu’on avait pas entendu ça avant. Là, Kanye se véner direct ! Il s’est levé et lui a fait : « vous êtes un ignorant ou quoi ? Faites votre travail, renseignez-vous ! Moi je suis très mauvais à l’autotune. C’est quand j’ai entendu Lil’Wayne l’utiliser que j’ai compris que je ne savais rien faire ». Et il finit en lui disant :« quand je l’entend utiliser l’autotune, j’ai l’impression d’entendre Hendrix jouer de la guitare ». 

Comment expliquer son déclin artistique ? Le génie a t’il une date de péremption ? L’extra-musical a t’il sa part de responsabilité ?

Je ne peux que formuler des hypothèses mais l’extra-musical a vraiment une grande importance. Son déclin s’amorce au moment de l’ouragan Katrina en 2005. Toute la ville de son enfance est détruite donc forcément, ça ne va pas. À partir de là, il commence à ouvrir les yeux sur le monde. Il découvre que l’être humain n’est pas bon. C’est un mec qui a vécu dans une bulle tout sa vie ! Son existence était relativement simple vu qu’il est devenu riche et célèbre à 14 ans. En plus, il fait une peine de prison pour rien. La détention l’a vraiment bousillé, il a écrit un livre sur le sujet. En même temps, je pense qu’il n’avait plus envie de faire de la musique. Il arrive à en parler aujourd’hui. Dans une interview récente, il avoue qu’il n’a pratiquement rien écrit pendant presque 10 ans, de Rebirth (2010) à Tha Carter V (2018). C’est devenu un artiste pop lambda. Ça se ressentait sur la qualité. Quand on réécoute I Am Not a Human Being, on réalise que cet album a sûrement été écrit par Drake. Dans certaines vidéos de concert, on voit que Drake connaît toutes les paroles par cœur. Le truc, c’est que des artistes entiers comme Lil’Wayne ne peuvent pas mentir. Quand l’être humain ne va pas, l’artistique ne fonctionne plus. Cela montre qu’il a toujours été honnête avec sa musique. Aujourd’hui il est mieux dans sa vie. Et même si on est loin du Lil’Wayne d’il y a 15 ans, il y a du mieux, car il fait de nouveau ce qu’il a envie de faire.

Quand Young Thug s’est fait connaître en 2013, beaucoup criaient au génie tandis que d’autres disaient que ce n’était qu’une copie de Lil’Wayne. Qu’en penses-tu ?

Je pense que beaucoup de gens ont du mal à faire le lien entre les artistes. Aujourd’hui, tout le monde a besoin d’avoir un avis sur tout, sans être capable de le faire correctement. C’est un peu prétentieux de dire ça, mais je pense que c’est le cas ! Une chose est sûre : Young Thug ressemblait à Lil’Wayne sur sa première série de mixtape I Came from Nothing. Il le disait lui-même. Il n’écoutait que lui et rêvait de lui ressembler. Par facilité, on disait alors que c’était le nouveau Lil’Wayne. Beaucoup sont restés bloqués là-dessus pendant 3 ans, alors qu’entre temps la situation avait totalement changée. Quand Young Thug arrive a maturité artistique, sa musique n’a vraiment plus rien à voir. Pour moi, c’était en 2015 avec son album Barter 6. On voit que Young Thug doit autant à Lil’Wayne qu’à Gucci Mane, et surtout, qu’il a une identité propre. C’est flagrant quand on compare Tha Carter II et Barter 6. Ces deux albums n’ont absolument aucun rapport.

Selon toi, Lil’Wayne aurait atteint son climax artistique vers 2006, entre Tha Carter II et III. Pourquoi toutes les conditions étaient-elles réunies à ce moment-là ?

Car tout a convergé en même temps. C’est au croisement de tout ce que Lil’Wayne a construit. Il vient du rap de la Nouvelle-Orléans où tout se passe dans l’énergie et l’émotion. Il a vraiment grandi avec des rappeurs comme Juvenile, Soulja Slim… Du feu à l’état brut. Après, il a voulu un peu s’éloigner de ça en écoutant Jay-Z, Cam’ron, Clipse… Il s’est cadré. Pour moi ces deux albums représentent cet équilibre. Sur Tha Carter III, on entre un peu plus dans la pop. C’est plus hybride mais j’aime toujours autant, car c’est toujours quelque chose qui lui ressemble. Cela dit, tu as raison de parler de « moment ». Selon moi, ses disques ne reflètent pas l’état de grâce dont je te parlais tout à l’heure. Son sommet artistique ne se trouve pas dans ses albums.

Qu’est ce que tu attend de Lil’Wayne en 2020 ?

Plus rien. C’est comme demander ce qu’on attend de Jay-Z, de Gucci Mane ou de Nas en 2020. Leur carrière est énorme mais elle est derrière-eux. La nouveauté est à chercher ailleurs et ce n’est pas grave ! Lil’Wayne a sorti tellement de morceaux qu’il y aurait de quoi redécouvrir des choses tous les jours. J’ai un rapport affectif à sa musique mais il ne faut pas se voiler la face : toutes les sorties à venir seront forcément moins bien. 

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