POPOLARE TREBESTO
Equipe sportive autogérée, Lucca (ITALIE)
Expérience autogérée plus qu’inspirante, la Popolare Trebesto est un excellent exemple d’iniative populaire, où toutes sortes de personnes mêlent pratique du sport et activisme antifa, dans l’indépendance la plus totale !
Active depuis 2018, l’équipe autogérée de Lucca participe à des championnats de foot, de volley, de boxe, sans oublier les activités hip-hop, yoga et danse aérienne !
Elle a aussi son propre terrain, et a pu y organiser l’excellent festival Trebestival, dédié au sport autogéré et à la culture DIY en général !
Un événement génial auquel nous avons eu la chance de participer… La parole est aux membres de la Popolare Trebesto !
Propos recueillis par Polka B.


Peux-tu nous parler des débuts du Popolare Trebesto ?
Nous avons créé la “Trebesto” en 2018, une équipe de football autogérée, où toutes les décisions sont prises de façon collégiale. A l’origine, nous n’avions pas de lieu. Nous devions louer différents terrains de football pour pouvoir jouer.
L’idée était d’entrer dans le monde du tifo et du sport avec une structure organisationnelle horizontale et démocratique. Dans notre ville, un cycle de luttes lié aux revendications étudiantes touchait à sa fin. La majorité d’entre nous dépassait les 25 ans et le désert individualiste et réactionnaire nous étouffait de toutes parts !
Au-delà des militant.es des collectifs autonomes, certaines étaient des footballeur.euses qui rêvaient depuis toujours de jouer dans un équipe antifasciste. Certain.es autres avaient organisé des tifos pour l’équipe de basket de Lucca et avaient connu ce schéma typique : la nouvelle propriété d’un spéculateur immobilier, la montée en série B, les dettes et la faillite.
Comment l’aventure a-t-elle commencé ?
À partir de nos idées, de nos envies et de nos besoins, nous avons concrétisé cette idée d’équipe de foot populaire. Nous avons décidé d’intégrer la conservatrice FIGC (Federazione Italiana Giuoco Calcio), l’institution reine du sport italien. Un peu à la manière d’un virus ! Aucun sponsor, « senza padroni non si fallirà mai », c’est notre premier slogan.
Au-delà de la fréquentation des terrains sportifs avec banderoles et slogans évoquant des luttes politiques, nous nous sommes focalisé.es sur le football féminin. C’est une réalité toujours peu développée dans une Italie pleine de stéréotypes. Notre première activité a été de créer une école réservée. Un espace de fait « séparé » où les filles pouvaient s’initier à un sport qui leur était, jusque-là, fermé. Après un an, ce projet a évolué : l’arrivée progressive de footballeuses plus expérimentées ont fait que l’école de football a évolué en équipe officielle FIGC.
De 2018 à 2020, nous n’avions pas le terrain en gestion, donc nous nous rencontrions seulement pour les assemblées et les matchs. Après le Covid, nous nous sommes installé.es dans le Stadeio Bardo. La première année, nous avons eu 160 associé.es qui ont souscrit au projet pour 20 €. Cela reste notre principale source de financement.
A qui appartenait le terrain à l’origine ? Pourquoi était-il laissé à l’abandon ?
Le terrain appartient à la Mairie de Lucca, et nous avons remporté sa gestion grâce à un appel d’offre. Il n’était pas vraiment abandonné, mais il était peu utilisé par une autre équipe de foot pour enfants. Nous avions d’ailleurs de bons rapports, ils nous ont soutenus pendant le processus d’attribution.
Petit à petit, nous l’avons transformé en espace social. Le temps libéré par le Covid nous a donné beaucoup d’énergie et de bras pour travailler.
Un terrain de foot, c’est un peu à mi-chemin entre un parc public et un squat !
La nature pousse partout, et chaque semaine, il faut que tout soit prêt pour accueillir les matchs. C’est beaucoup de boulot et pas mal de dépenses.
Quand Elias Taño a réalisé cette grande fresque sur le vestiaire, c’est là que nous nous sommes dit :« cette maison est à nous ! ».


Comment définiriez-vous votre ligne politique ?

Nous sommes antifascistes, antiracistes, antisexistes et… en vérité nous avons du mal à nous définir. Sûrement parce que nous sommes autonomes par tradition !
Beaucoup d’associées, comme beaucoup d’athlètes, ne sont pas militant.es et souvent même pas politisé.es. Beaucoup de personnes sont impliquées à leur manière : les parents des U15, les boxeuses, les supportrices, les gens qui arrivent pour boire un coup…
Il y a une assemblée qui prend souvent des décisions politiques, mais cette hétérogénéité nous place toujours dans une synthèse très plurielle, parfois contradictoire.
Par exemple, la question queer dans notre contexte est abordée depuis environ deux ans parce qu’elle a été portée directement par des athlètes queer qui ont intégré l’assemblée.
L’action politique de Trebesto est rarement directe; elle est surtout, et de façon surprenamment efficace, une action de sensibilisation. Un.e jeune footballeur.euse qui vient jouer à la Popolare Trebesto entre en contact avec une pluralité de mondes, de conflits et de discussions dont iel n’aurait autrement jamais connu l’existence.
Quand avez-vous commencé à créer des équipe d’autres sports, en plus du football ?
Nous avons commencé avec la boxe dès que nous avons eu la possibilité d’utiliser le terrain, qui est en fait un espace polyvalent. Ainsi, nous avons attiré des gens qui n’avaient pas d’espaces libérés où pratiquer ensemble. La volleyball a commencé en 2022, ainsi que la danse hip-hop, le yoga, la danse aérienne, toutes nées de la volonté de camarades qui voulaient créer pour la première fois des espaces libérés dans le sport.
Menez-vous d’autres actions en parrallèle ?
Notre équipe implique de manière fluide environ 200 personnes, nous sommes un espace ouvert aux personnes qui souhaitent lutter contre le pouvoir et les hiérarchies.
Beaucoup d’entre nous font partie de la coordination Lucca pour la Palestine, nous avons accueilli les réunions du collectif transféministe Santa Frocia et leur avons apporté un soutien logistique pour l’organisation d’un segment queer antagoniste à l’occasion de la manif Pride 2024.


Comment avez-vous créé le Trebestival ? Pourquoi ?
Le festival est né en s’inspirant de la culture locale des “sagre”, ces fêtes de village qui animent l’été chez nous, ainsi que de la volonté de créer des moments de réunion pour célébrer une culture DIY autogérée, héritée de l’expérience du BORDA!Fest, tout en présentant et finançant la nouvelle saison sportive.
Certaines d’entre nous travaillent au sein de régies technique. Ainsi, nous avons pu réaliser des choses qui auraient été autrement impossibles.

Comment voulez-vous développer le festival dans les années à venir ?
Cette question est en évolution, il y a beaucoup de spontanéité. Il devient de plus en plus difficile de créer de la sociabilité de manière autonome.
Il y a de plus en plus de répression, mais nous continuerons à résister. Cette année, la partie sportive a été un peu mise de côté, et nous aimerions remettre le sport au centre.


Peux-tu retracer le contexte politique, à l’intérieur de la ville de Lucca ? Que représente cette ville pour les italiens ?
Lucca est une ville catholique et conservatrice, avecune histoire néofasciste importante. C’était un refuge pour les fascistes dans les années 70 et un laboratoire pour l’extrême droite, à la fois pendant les périodes de squadrisme et de gouvernement.
Pour te donner un exemple, en ce moment, le vice-maire vient de CasaPound, une organisation d’extrême droite qui se définit elle-même comme « i fascisti del 3° millennio ».
D’un point de vue économique, Lucca est une zone aisée et bourgeoise. Une ville d’origine romaine, avec un centre historique médiéval. Malheureusement, ce n’est plus une vraie ville, mais une sorte de musée désolé, sans véritable communauté, dévorée par le tourisme et le coût de la vie.
Même si chez nous il n’y a jamais eu de squats ou de centres sociaux stables, l’opposition populaire a été caractérisée par des mouvements autonomes vivaces et créatifs.
À la ville des grands événements, nous avons opposé une autonomie diffuse et nous avons animé des Zones Autonomes Temporaires très politisées et très liées au territoire.
De 2013 à 2020, nous avons organisé à Lucca le BORDA! Fest, un festival autoproduit de musique et d’illustration.
L’histoire est racontée dans le livre “Rise of the Subterraneans”. Le titre parle de lui-même.
Nous avons toujours été très liés à notre milieu et à nos propres zones de vie, peut-être même trop. Créer un réseau avec les camarades des villes voisines est quelque chose qui a politiquement manqué ces dernières années.

Quelle est l’orientation politique du club “officiel” de la ville, le Lucchese 1905 ? Avez-vous des contacts avec eux ?
En 1936, la Lucchese obtient la promotion en Serie A pendant le régime fasciste. L’entraîneur était un Hongrois juif nommé Ernő Erbstein, un innovateur dans l’histoire du football, et le capitaine était Bruno Neri, mort en 1944 en tant que partisan.
Malheureusement, l’histoire antifasciste s’éteint peu à peu, et au début des années 2000, la direction expulse tous les groupes apolitiques ou antifascistes de la tribune, avec la création d’un seul groupe ultras ouvertement d’extrême droite, les Bulldog Lucca (Pendant ce temps, les effets désastreux du football « moderne » se font sentir : cinq faillites et un stade à moitié vide).
Le chef de ce groupe ultra a fui l’Italie après plusieurs condamnations pénales ; à ce jour, il est fugitif en Ukraine et réapparaît publiquement comme chef d’une association italienne au Donbass ou lors d’événements politiques liés à l’administration municipale actuelle. Le business de la guerre n’a aucun bon côté.
Nous tenons à vraiment insister sur ce point, pour dire que le rapport entre foot, capital et fascisme est quelque chose de piloté et financé par les autorités en place. C’est le cas à Lucca. C’est aussi le cas dans tout le pays.
En tant que Trebesto, nous ne nous sommes jamais positionné·es publiquement en opposition ; nous travaillons sur deux plans différents. On ne peut pas opposer un petit radeau à un navire de croisière, même mal en point.
Les contacts sont rares, et nous respectons le sentiment sincère d’attachement aux couleurs de la ville de quelques supporters dits « apolitiques ». Nous ne nous mettons pas en opposition avec l’équipe professionnelle, mais nous plantons des germes pour infester de graines le jardin identitaire du football lucchese.


Pouvez-vous parler du réseau des équipes de foot autogérées en Italie ? Pourquoi est-ce si structuré, si important au niveau national ?
Le réseau du football populaire est né entre 2019 et 2020, surtout dans notre zone Toscane/Ligurie, par des équipes antifascistes. L’événement principal de ce réseau n’est pas le nôtre, mais le “Resistentival” de Gênes, qui a lieu le deuxième week-end de juillet.
Dans les différentes villes d’Italie, certaines équipes sont liées à des collectifs ou à des squats, d’autres sont complètement autonomes. Certaines sont plutôt apolitiques, proches du monde ultra, d’autres acceptent des sponsors. Chaque groupe est différent des autres.
L’importance vient directement du rôle central que le football a toujours eu pour nous et du fait que dans les stades les prix, la répression et les contrôles ont augmenté. Le système du football italien est dopé par le capital jusqu’au niveau le plus bas. Le besoin de vivre les 90 minutes d’un match de manière sincère et active reste très fort. Du coup, il y a beaucoup de tentatives de réappropriation, que ce soit par des ultras dissidents, par des gens des petits villages ou par des militant.es populaires.
En plus du réseau du football populaire, il existe aussi le réseau de la boxe populaire, qui est un réseau différent mais parallèle. Il est vraiment présent et puissant en Italie.
Avez-vous des amitiés avec certaines équipes ?
Le Spartak Lecce a longtemps été un prophète dans le désert, en organisant chaque été des tournois d’équipes militantes. La Resistente de Gênes, Partizan Pinerolo, Spartak Apuane, Lokomotiv ViadiPietreto, Aurora Vanchiglia, AC Lebowski… ce ne sont que les premières qui nous viennent à l’esprit.

Quels sont vos objectifs dans les années à venir ?
Nous souhaitons la création d’un réseau solide pour le volley populaire au niveau national, comme cela existe déjà pour la boxe et le football.
En même temps, il est important pour nous de continuer à impliquer de plus en plus de personnes différentes dans la galaxie Trebesto, sans jamais la dénaturer, en gardant les valeurs et l’organisation.
La section jeunesse est très ambitieuse, mais peut-être qu’un jour nous serons prêts.
Un autre objectif fondamental est de déconstruire le concept de compétition toxique. Il doit être possible de pratiquer le sport de manière intense et engagée, sans préjugés identitaires, en favorisant l’inclusion et la solidarité plutôt que la rivalité destructrice.
Mais il faut aussi dire que quand même… gagner le championnat serait pas mal !

