shai hulud – dudu – puzzmama – seppuku – a2r
(Trap anar)

Le réconfort est dérisoire, mais certains disques n’auraient jamais vu le jour sans l’absurde assignation à résidence due au confinement. 

Dans cette catégorie, le projet couto/cafar est petit un bijou de production artisanale injustement passé sous les radars. Il s’agit pourtant pour nous d’un des albums de rap francophone les plus importants de 2020. | Par : Polka B.

Dans le rap actuel, les sorties sont quotidiennes et constantes, sous le flux d’un robinet constamment ouvert. N’importe qui peut sortir un morceau « convenable ». Tout le monde rappe. Résultat : la cadence infernale de nouveautés imposée par la mode et les enjeux de business gavent les auditeurs jusqu’au dégoût. 
Dans cet océan de créativité (pas toujours créatif), on en vient à apprécier les artistes « bizarres ». Ceux qui détonnent en arrivant encore à nous surprendre. Basés en Bretagne, les membres du crew coutoentrelesdents (shai hulud, seppuku, dudu, …) en font clairement partie.

Véritables OVNIS dans le cercle fermé et restreint du rap français militant, ils s’appliquent à mobiliser des références musicales ignorées (voire détestées) d’un milieu hip-hop « canal historique » résolument allergique aux tendances musicales postérieures aux nineties, l’auto-tune en tête.

Oui : les coutoentrelesdents préfèrent largement Lil’Wayne et Young Thug à Nas et Mobb Deep.

Musicalement, ils peuvent être bien plus touchés par un morceau de Jul qu’un morceau de La Rumeur. Pour eux, l’auto-tune n’est pas un instrument païen au service de la pop urbaine, mais un outil de production comme un autre dédié à la construction esthétique d’un morceau.

En bref, coutoentrelesdents soufflent un vent d’air frais bienvenu dans le milieu rap français DIY, attirant des auditeurs plus jeunes, plus ouverts musicalement, et davantage en phase avec leur époque. Le tout dans une logique do it yourself opposée aux logiques marchandes, avec des textes écrits dans une perspective de luttes contre toutes formes d’oppressions.

Une somme de qualités partagées par puzzmama, du groupe Dialectik Muzik. Originaire du sud de la France, le rappeur souhaitait depuis longtemps enregistrer un projet avec ses homologues de « schlass entre les chicots ». 

Alors en mars 2020, l’annonce du confinement sonne comme un déclic. Et si la privation de liberté pouvait se convertir en aubaine ? En deux temps trois mouvements, shai hulud, dudu, puzzmama, seppuku et a2r se retrouvent et s’enferment dans une maison pour faire de la musique, quelque part en Bretagne.

Les premiers jours, l’équipage focalise son attention sur l’écriture des textes, se basant sur des squelettes de prods encore en construction. Conçus dans une bulle, la plupart des vers traduisent une tension paranoïaque due au contexte. Paradoxalement, les passagers du navire manifestent un certain réconfort à s’être volontairement coupés du monde pour créer quelque chose ensemble. Construire son propre univers pour ne pas subir. Une dualité est assez bien résumée par shai hulud sur le morceau « booboobang » :

« J’suis dans ma bulle dans mon dub dans ma drogue, et dehors c’est le diable qui écrit les dialogues
Lemon dans le spliff, ouais lemon dans le grog, j’cassded la mif je fais couler le grog
Boo boo beng le couto et l’étendard avec une tête de mort
C’est ça ou le naufrage, j’pars à l’assaut des remparts avec une tête de mort
»

shaihulud – Booboobang

Plus durs, certains textes traduisent un mal-être plus accentué où les prises de substances ne sont pas passées sous silence. La vie en collectif ne saurait faire disparaître les spectres de la solitude. S’enfermer ensemble pour replonger dans ses travers ? S’enfermer ensemble pour en réchapper ? Est-il encore possible d’échapper à soi-même ?

« Je mets du sel dans mes plaies ma gueule j’me casse la voix
j’ai pas l’armure j’ai pas l’épée, pourtant je passe la douane
y a des produits dans mes pupilles, j’me dis casse toi d’là / y a ce vieux démon qui m’habite, je lui dis casse toi d’là
ça m’a bien séché ces batailles, des cristaux bloqués dans la paille
j’ai toujours pas trouvé la paix » 

Puzzmama – Interlude

En guise de visuel, les membres de l’équipage couto/cafar nous emmènent où ce disque ambivalent a été conçu.

Partagé entre combativité et mélancolie, du home studio de l’étage jusqu’au salon du rez de chaussée en passant par la cuisine, le clip de « mwe mwe » plante le décor.

Mais c’est dans un second temps que le projet couto/cafar a pris toute son ampleur.

Une fois l’ensemble des couplets enregistrés, le binôme shai hulud / dudu s’est attelé dans son coin à la production. Ainsi, certains beats (comme « mwe mwe ») ont été conçus bien plus tard par le duo,  adaptant ses compos au flow des différentes pistes voix.

Et au-delà de la qualité des beats composés (« faché.e.s », « barbapapa »…) shai hulud et dudu ont mis la barre très haut au niveau du mix !

Ce n’est un secret pour personne : les beats minimalistes en vogue dans le rap contemporain (cloud rap, trap, drill…) s’appuient sur des mix/masters très travaillés, mettant particulièrement en avant le kick et la basse.

Une technique désormais abordable en home studio, à condition de geeker de manière soutenue sans compter ses heures pour maîtriser les rudiments des derniers logiciels (tous crackés, bien entendu).


Le duo s’est donc attelé à la tâche en se référençant au son des beatmakers américains les plus réputés.

Un seul objectif : que le rendu final fracasse n’importe quelle enceinte pour qu’il n’ait rien à envier à l’efficacité des morceaux les plus représentatifs du genre. Pour nous : mission accomplie à l’écoute du titre « Damn », le meilleur morceau de l’album ! Un son nous rappelant les meilleures heures du projet Metro Thuggin, comptant parmi les références du rap d’Atlanta en 2014. Tout aussi minutieux, le clip a été entièrement réalisé par seppuku (dessin, montage, animation).

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le projet couto/cafar est le fruit d’un travail acharné. D’ailleurs, les dix morceaux de l’album ont tous été clippés (disponibles sur la chaîne youtube de coutoentrelesdents) !

Une version physique DIY du projet est également disponible sous la forme de 200 pochettes numérotées contenant :
– une sérigraphie noire, un CD gravé, et impression laser
– un grand poster « vortex » réalisé par seppuku
– et une pochette et un sticker original réalisé par shaihulud.

On vous invite à soutenir ce projet en vous procurant la version physique ! L’album digital est également dispo gratuitement sur coutoentrelesdents.noblogs.org 

Bonne écoute !!