KASA DE LA MUNTANYA – Interview
Squat, Barcelona
Lieu historique, aux prémices du mouvement des squats à Barcelone depuis 1989, la Kasa de la Muntanya résiste encore ! En plein quartier Gràcia, le squat incarne un monde à priori révolu, en opposition totale à la saturation touristique, pourtant légion sur les hauteurs du parc Güell. Un véritable îlot pirate tenu par un collectif solide, tenace et organisé, que nous avons eu la chance de rencontrer lors de la Festa de la Primavera 2026 ! Lets go !
| Propos recueillis par Polka B. |


Pouvez-vous retracer l’histoire du bâtiment qui abrite maintenant le squat, avant 1989 ?
Kasa De La Muntanya : Bien sûr, c’est une histoire intéressante et nous avons consacré beaucoup d’efforts à récupérer tous les détails possibles.
Il a été construit en 1905 lorsque la riche famille ultra-catholique et liée à l’esclavage, Eusebi Güell, payait Gaudí pour concevoir et construire le célèbre Parc Güell. Au départ, il était destiné à être un complexe résidentiel de luxe. À cause de l’instabilité et des troubles sociaux de ces années-là, ils pensaient qu’une protection du complexe était nécessaire. Comme la famille Güell était propriétaire de vastes portions de terre dans cette région, elle a proposé au gouvernement local de construire un grand bâtiment de défense et de le prêter au gouvernement s’il acceptait d’y installer la Guardia Civil.
Finalement, les plans pour la zone résidentielle de luxe échouèrent et ils ne purent construire que les jardins (qui sont maintenant le Parc Güell), mais le magnifique poste de police a perduré jusqu’aux années 80, et seules quelques familles de la Guardia Civil y vivaient encore. À cette époque, il y avait un groupe armé nationaliste appelé Terra Lliure. Il a attaqué le bâtiment en 1983 et les policiers restants et leurs familles se sont enfuies. Le bâtiment a ensuite été abandonné. La famille Güell et le gouvernement avaient complètement oublié cet endroit…. jusqu’en 1989 bien sûr !

Comment est né le squat de Kasa de la Muntanya en 1989 ?
Il y avait un groupe de personnes venant des tous premiers cercles de squats politiques, comme Cross 10 (un des premiers espaces libérés dans le quartier de Sants).
Ils ont commencé à chercher un endroit pour créer un nouveau projet et ont entendu parler de ce bâtiment abandonné. Ils sont entrés dans le lieu et Kasa de la Muntanya est devenu l’un des tout premiers squats de longue durée dans l’histoire des « okupas » de Barcelone.
Il a constitué un véritable centre de réseautage et de logistique pour l’ensemble du mouvement de la ville.




Pouvez-vous présenter les différentes activités du lieu ? Et les causes politiques et de solidarité que vous soutenez ?
Nous avons quelques événements fixes que nous organisons chaque année ; il s’agit de la Fête du Printemps, qui est une énorme fête pour tous les militants de Barcelone (avec Krav Boca cette année comme attraction principale !), puis la Calçotada, qui est une tradition catalane rassemblant les gens autour de verres de vin et de calçots grillés (une sorte d’oignon).
Nous organisons également une grande exposition d’arts martiaux autogérée et antifa avec un ring. Enfin, nous avons un Cabaret avec beaucoup d’artistes de cirque, de danse et d’équilibre. Ah, et nous avons aussi notre anniversaire, où nous invitons des gens des collectifs de Barcelone à un déjeuner.
Tous ces événements génèrent des ressources pour financer nos activités politiques. Nous aidons aussi de nombreux collectifs tout au long de l’année. À part ça, nous avons une super salle de sport où nous faisons des cours de Muay Thai et de fitness. Et puis nous avons beaucoup d’événements militants différents, des dîners collectifs, des débats, des rassemblements…
Parfois on organise nous-mêmes, des fois on délègue à des collectifs politiques externes. On les laisse simplement utiliser l’endroit car l’infrastructure que nous avons ici est très utile pour les collectifs. Ces événements ne génèrent pas d’argent mais stimulent énormément les consciences politiques.



Quel est le contexte de votre quartier ? Vous êtes sur les pentes de Gràcia, très près de l’entrée du Parc Güell, une grande attraction touristique de Barcelone. Comment le quartier a-t-il évolué au cours des trente dernières années ?
Nous ne sommes pas toustes ici depuis le début, mais les gens qui ont vu l’évolution du quartier disent que c’était complètement différent et que le niveau de tourisme était minime par rapport à aujourd’hui. C’était un quartier pauvre, avec une culture très populaire venant des bidonvilles. Les gens se dispersaient autour de ces collines. Les immigrés de différentes parties de l’Espagne s’y installaient parce que c’était à la périphérie de la ville dans les années 60. Il y a encore 20 ans, on trouvait beaucoup de bâtiments squattés dans les environs.
Maintenant, les squats sont rares et on dirait que tout le quartier est une prolongation du Parc Güell. Le parc lui-même est un symbole de ce qui se passe dans cette ville. Il y a 15 ans, il était complètement ouvert à tout le monde. Il y a 10 ans, ils ont imposé un prix pour entrer dans les plus beaux endroits. Maintenant, on ne peut plus entrer sans payer ! Bref, ils nous ont volé notre parc !
Comment les activités du squat se sont-elles développées, en marge de cette réalité marquée par le surtourisme ?
Actuellement, notre lutte principale consiste à s’opposer au tourisme. C’est quelque chose qui préoccupe tout le monde ici. Le chemin qui mène à l’entrée du Parc Güell est le plus fréquenté de Catalogne. Nous voyons constamment de nouveaux bâtiments et des magasins de souvenirs se développer. Il y a quelques années, il y a eu une révolte contre les touristes lorsque Louis Vuitton a loué tout le parc pour un événement privé destiné à des connards de riches. Nous partageons totalement ces combats.
Dans notre routine quotidienne, les touristes sont une vraie plaie. Ils essaient constamment d’entrer chez nous si quelqu’un laisse la porte ouverte juste pour quelques minutes. Et bien sûr, ils essaient d’accéder à la cour quand nous ouvrons pour un événement. Nous devons donc poster des personnes qui contrôlent les entrées en permanence. Nous nous retrouvons souvent face à des groupes de touristes qui débarquent à l’improviste dans notre jardin. C’est comme une rivière sans fin, un flux constant qui ne s’arrête jamais. Au moins, on les dérange à notre manière, comme avec ces grands graffitis qui annoncent la couleur juste devant notre porte !
À part quelques personnes de droite, la grande majorité du quartier nous voit comme un acteur important du quartier et reconnaît notre lutte. Nous essayons de prendre soin des gens ici autant que possible.


Face à l’agressivité des politiques anti-squat, comment la Kasa de la Muntanya a-t-elle pu continuer ses activités ? Et exister encore aujourd’hui ?
Principalement pour trois raisons. D’abord, pour la manière dont le processus légal a été géré depuis le début et pendant environ 20 ans, avec de multiples stratégies. On peut citer les nombreuses réunions avec le conseil municipal au cours de la dernière décennie afin d’essayer d’éviter l’expulsion.
Deuxièmement, il y a la forte communauté construite autour de la maison, comptant le soutien du mouvement des squats barcelonais, en particulier dans les années 90 et 2000, qui a permis à notre squat de résister à deux assauts des forces de police.
La dernière raison est que le bâtiment est classé monument historique. Les propriétaires ne peuvent pas spéculer dessus. De toute façon, cette famille est tellement riche qu’elle n’a pas vraiment besoin d’argent. Le bâtiment ne les intéresse pas, donc ils nous laissent tranquilles.
Êtes-vous en contact avec d’autres organisations et espaces autogérés à Barcelone ? Êtes-vous en mesure de mener des actions conjointes ?
Bien sûr, nous sommes en contact étroit avec presque tous les squats de la ville et nous nous réunissons parfois pour répondre aux menaces majeures de l’agenda politique, organiser des manifestations et mener des actions. Nous participons également à différentes assemblées politiques à travers toute la ville pour impulser des luttes collectives.
Nous avons beaucoup de liens à travers toute l’Espagne et à l’international. Notre objectif est toujours de préserver notre monde menacé et de le rendre plus grand et plus fort, alors qu’ils veulent le détruire.
Comment voyez-vous l’avenir de Kasa de la Muntanya ?
Quels sont vos projets pour l’avenir ?
Il est très important pour nous de dire que nous restons sous la menace du gouvernement et des propriétaires. Ils ont un ordre d’expulsion valide depuis 10 ans et notre jour viendra.
Nous sommes également très préoccupés par la montée de l’extrême droite et nous sommes sûrs que cela aura un impact sur notre stabilité actuelle.
L’objectif est de continuer la lutte pour la ville, de rester prêt.es et de résister contre une éventuelle expulsion avec toute la force de notre communauté. L’idée est aussi de lancer un appel international aux camarades pour défendre le squat, alors soyez déterminé.es et restez vigilant.es !

