Nous suivons son travail depuis de nombreuses années : il était temps d’interviewer Paulin, éditeur et écrivain, sous le blase d’emprunt Nathan Golshem !
Acteur de la culture fanzine, il a développé dès 2016 Demain les Flammes, revue de contre-culture abordant les épopées musicales sous un angle littéraire. Son truc, c’est surtout de parler du mode de vie punk dans une certaine intimité, replaçant les interactions humaines et ses aventures au centre du débat ! Ce n’est pas pour rien qu’il s’est attelé à la traduction, l’édition et la publication des ouvrages de l’américain Aaron Cometbus, avec « Demain les Flammes », devenue une véritable maison d’édition distribuée nationalement et dans les pays francophones.
Un entretien particulièrement intéressant, mené aux côté d’un passionné qui ne lâche rien ! Lets go.
Propos recueillis par Polka B. | Photo : Ash Thayer


Qu’est ce qui t’a amené a créer la maison d’édition Demain les Flammes, sachant que ton ancrage de base se situe plutôt dans le milieu du fanzinat ?
Paulin : Cela s’est fait avec le temps. Quand j’étais au lycée, j’ai commencé avec le fanzine Plus que des mots aux alentours de 2006. J’ai fait une douzaine de numéros pendant une petite dizaine d’années. Petit à petit, le fanzine commençait à ressembler à un magazine.
Et de fil en aiguille, à la revue Demain les Flammes. Il y avait déjà ce mélange musique et contre-culture. C’était très important pour moi de ne pas m’arrêter aux groupes de punk et au do it yourself. Je voulais parler de tout ce qu’il y avait autour. Je voulais faire des formats longs. Creuser. Logiquement, au fil des numéros, je me rapprochais du format du livre.
Finalement pour toi, le punk était une porte d’entrée pour parler de sujets plus larges, avec une tonalité plus politique.
C’est ça. Sans oublier l’aspect littéraire, avec un ancrage socio-historique. Je proposais à peu près un numéro par an. Le format était plus long, il y avait entre 90 et 130 pages. Mon idée, c’était d’avoir une revue avec des sujets spécialisés, mais qui pouvaient être lus par tout le monde.
J’avais fait un focus sur le rock en Zambie dans les années 70. Alors ok, c’est quelque chose de très précis. En même temps, c’est hyper intéressant de se pencher sur ce contexte et de faire connaître des groupes de cette époque. Et parfois, la musique peut aussi être le vecteur de transformation sociales.


Et j’imagine qu’en sortant ces revues, des idées de livres te trottaient dans la tête.
J’y pensais très souvent ! J’avais notamment envie d’éditer en France les ouvrages d’Aaron Cometbus. J’adorais son travail depuis très longtemps.
En parallèle, je me suis professionnalisé dans le monde de l’édition. C’est devenu mon métier au sein des Éditions CMDE (aujourd’hui « Ici Bas »). Je bossais en indépendant pour tout ce qui est traduction, correction, édition, maquette… Une jonction s’est opérée. Je me suis familiarisé avec des règles qui n’étaient plus celles du fanzine. J’ai connu des manières de faire différentes, plus précises et spécifiques. C’est aussi une autre manière d’écrire. Bref, tout cela a été un processus un peu long et graduel.

Il y a un côté do it yourself que tu as néanmoins gardé. Je pense aux couvertures sérigraphiées, que vous réalisiez vous-mêmes à la main à l’atelier des Cheminots à Toulouse.
C’est vrai ! La sérigraphie te permet ce côté artisanal, avec un très beau rendu. Mais il s’agissait essentiellement des couvertures. L’intérieur des revues étaient imprimées en offset.
Quels sont les deux premiers livres que tu as édité ?
Deux livres d’Aaron Cometbus : Le retour à la terre, et Double duce. Le nombre d’exemplaire n’était pas si délirant. Environ 700, car je n’avais pas de diffuseur à l’époque. Maintenant, nous sommes plutôt aux alentours de 1000. Certains bouquins marchent très bien, alors nous les rééditons.


Peux-tu nous parler de la distribution de tes livres ?
Dans la chaîne du livre, le distributeur est un intermédiaire très important. On est contents de ne plus faire ce boulot quand on l’a fait avant (Rires) ! C’est du travail. Il s’agit de présenter le livre aux libraires, et d’assurer toute la logistique pour les approvisionner.
La boîte noire du monde du livre, c’est vraiment la logistique. Fin 2023, nous nous sommes mis à travailler avec Harmonia Mundi et nous avons pu accéder à davantage de librairies. Comme la marge augmente, le prix du livre augmente un petit peu. Mais cela permet de gagner du temps sur autre chose !


J’aimerais revenir sur l’auteur phare de Demain Les Flammes : l’américain Aaron Cometbus. Peux-tu nous parler de lui ? Comment l’as-tu connu ?
J’ai découvert quand j’avais 15 ans. Il y avait des traductions de ses textes sous forme de fanzines à la fin des années 90 (les « Rad Party » de Stéphane Delevacque). C’était l’un des seul endroits où l’on pouvait retrouver ce mode de vie punk américain couché sur papier.
Ensuite, j’ai lu son premier roman en anglais : Double Duce, sorti en 1997. Cela m’a vraiment marqué. J’y ai vu la retranscription de ce que je pouvais voir autour de moi. J’ai vu une façon de décrire le punk qui n’existait pas ici.
Pour Cometbus, le punk n’est qu’un décor. Ce qui est important, c’est la description des vies de punks dans le registre de l’intime.
Le factuel, les dates, le nom des albums, l’histoire des groupes, ce n’est pas vraiment le sujet. On parle ici de mode de vie. De ressenti. On parle de ce qui est beau là-dedans, les dynamiques collectives... J’avais envie de rendre disponible en France cette façon de voir les choses. Que le punk ne soit pas seulement une affaire de musique, ou un sujet destiné aux geeks.

C’est vrai qu’on peut parfois apparenter l’écriture de Cometbus à celle de Kerouac.
C’est l’une des grandes influences de Cometbus. On peut aussi évoquer Ed Sanders, un grand écrivain de la beat generation. Son approche est similaire. Il écrit avec un ton décalé. Plutôt que de parler d’un événement fameux de la meilleure manière possible, il va te le raconter sous la forme d’une poésie un peu pourave. On est pas sur une esthétisation de l’écriture. Il faut surtout que le sel du truc soit mis en valeur. C’est le plus important. C’est ce décalage qui m’intéressait chez Cometbus.
Comment es-tu entré en contact avec lui ?
C’était en 2012. Une équipe de Lyon avait publié une traduction d’un des livres d’Aaron : En Chine avec Green Day. Il était venu pour promouvoir le bouquin en France, à l’occasion de la tournée d’un groupe qu’il accompagnait. J’ai fait un entretien avec lui.
Par la suite, nous nous sommes beaucoup écrit. J’ai commencé à lui parler de l’idée d’éditer deux de ses bouquins. Il a une boîte postale, et il est très réactif. C’est vraiment un bon correspondant ! En 2018, je me suis vraiment lancé dans le truc grâce à un excellent traducteur, le grenoblois David Mourey. J’en ai également traduit quelques-uns par la suite.
Cometbus a-t-il été satisfait du résultat ?
Il était vraiment ravi de voir exister son œuvre dans les pays francophones. C’est quelqu’un qui revendique une très grande liberté, il est aussi très minutieux. Il suit ce travail éditorial de très près. Il s’avère qu’il a beaucoup aimé notre travail. Il avait été très peu traduit jusque là. Juste un peu en France et en Allemagne.
Il est très impliqué dans le taf de traduction et c’est une chance pour nous, car beaucoup de questions se posent lorsqu’on passe d’une langue à une autre. Son écriture semble simple, mais il y a beaucoup de jeux sur la sonorités des mots. Sur les références aussi. Parfois, lors des relectures, c’est marrant de voir la façon dont il redécouvre son propre travail (Rires) ! Dernièrement, c’était cool de bosser sur Post-Mortem car c’est un livre beaucoup plus récent…
Justement, c’est votre dernier ouvrage en date. Peux-tu nous parler de Post-Mortem ?
Le titre veut tout dire. Post-Mortem, c’est à la fois l’autopsie et le bilan. Ce double-sens est au cœur du livre. C’est un punk, qui après 40 ans de service se pose des questions sur l’héritage de ces vies collectives dans la durée.
Qu’est-ce qui reste de tout ce que nous avons pu créer ? Qu’est-ce qui a marché ? Quels sont nos échecs ? C’est un voyage dans plusieurs villes américaines. Une réflexion sur ce qui a pu résister au temps.
On se rend compte au fil du livre que la capacité de certains espaces à se structurer a eu une importance capitale.

Au passage, il interroge énormément les ressorts de l’industrie musicale liée au punk.
Oui, c’est quelqu’un qui commencé dans les années 80 et qui a vécu les années 90 au moment de l’explosion grand public de ses amis de Green Day. C’est un témoin privilégié de ce qui s’est joué pendant cette période.
Il y avait énormément d’argent en jeu. Ce n’est pas comparable avec ce que l’on connaît aujourd’hui. Cela rejoint l’une des grandes questions de la décennie : « est-ce que tu t’es vendu à l’industrie » ? « Es-tu resté authentique »
Au-delà de cette question, Cometbus s’en pose une autre : « finalement,qu’avons-nous accompli »? Ce faisant, il balaie à la fois Epitaph Records, le succès de Bad Religion, le magazine Trasher, la scène de Seattle autour de Nirvana…
Il s’intéresse aussi aux destins « plus petits », au parcours de labels DIY qui existent toujours aujourd’hui. Fait intéressant (et que l’on retrouve moins en France), il se penche sur la question de l’argent. Il remet en cause la prétendue distinction entre les gros labels et les entités vues comme « artisanales ». Bref, il y a une exigence de vérité pour remettre quelques pendules à l’heure…



Revenons à Demain les Flammes. Était-ce aussi l’occasion d’éditer des ouvrages plus personnels ? Je pense à Et s’ouvre enfin la maison close, liée à l’histoire du squat toulousain du Clandé.

Totalement. C’est un espace de liberté de publication assez énorme. Je reste toujours proche de ma ligne éditoriale de départ : parler des contres-cultures sous un angle littéraire. Ce lien est primordial. Ce qui m’intéresse, c’est que je ne vois pas trop d’autre maison éditoriale qui partage cet angle d’approche. Cette place m’intéresse. J’occupe cet espace avec beaucoup de plaisir. J’ai beaucoup d’autres projets en tête car beaucoup de textes méritent d’exister.
Concernant mes propres livres (comme Et s’ouvre enfin la maison close), ce sont clairement les ouvrages de Cometbus qui m’ont influencé.
Il y a plein d’histoires incroyables qui valent le coup d’être racontées. Elles sont là, autour de nous. Parfois tellement proches que beaucoup semblent ne pas les voir.
Beaucoup d’histoires liées au punk portent une aura « mythique ». Mais on entre parfois dans le domaine du fantasme. Car pour nous, ces récits sont lointains. Dans le temps, et dans l’espace.
C’est important de le dire : Cometbus a habité en Californie et à New York pendant une période clé. Ses histoires sont éminemment locales. Il connaît ce terrain, il y a vécu. Il y a une vraie authenticité. Pour moi, nous avons tous des histoires à consigner au cœur de notre propre réalité.

