Lucie Drazek – Interview
Très vénérs, les dessins de Lucie Drazek ont immédiatement capté notre attention !! Dans ses bestiaires habités de rage, tout en rugissements et en canines acérées, la dessinatrice convertit ses angoisses en une force indocile qui guérit et rassure. Autant d’outils de résistance face au patriarcat et à l’afflux de menaces fascistes toujours plus envahissantes.
La parole est à Lucie !
| Propos recueillis par Polka B.


Comment as-tu commencé à dessiner ? Qu’est-ce qui t’inspirais à tes débuts ?
Lucie Drazek : Je faisais beaucoup de BD. C’est vraiment ce que j’aimais et ce que je voulais faire. J’ai continué mon cheminement seule en autodidacte, et après le lycée je me suis inscrite aux Beaux-Arts. Je viens d’une famille où l’attrait à la culture n’était pas vraiment présent. Je n’étais pas du tout familière de ce milieu. Ce n’était pas évident pour moi car ce type d’école a tendance à formater, alors que j’étais déjà habituée à dessiner des animaux avec pas mal de narration. Bref, ce cadre un peu figé des Beaux-Arts ne me convenait pas.
Cette défiance face à l’institution a influé sur ton style de dessin ?
Complètement. De façon plus globale, l’art contemporain porte des codes bourgeois qui sont hyper présents. Je suis entrée dans une forme de résistance face à tout cela. Et disons le clairement, il y a beaucoup de violence patriarcale et de VSS dans les écoles d’Art. Il y a encore beaucoup de chemin à faire. Mon dessin a été comme un refuge. Je suis contente de m’être accrochée quand même car j’ai fini par avoir mon diplôme !
Avais-tu la volonté de te professionnaliser dès le départ ? As-tu développé ta vision artistique en prenant en compte cet aspect du « métier » ?
C’est une question hyper complexe, et pour être honnête je ne me la suis pas trop posée car quand j’étais en école, on ne faisait que de me répéter que mon travail n’était pas terrible. Je n’en attendais donc pas grand chose. J’étais plutôt dans l’optique de faire de mon mieux, de voir que cela allait donner… Au pire, j’allais pouvoir me réorienter dans un second temps. Finalement, j’ai réalisé que mon travail plaisait à plusieurs personnes. Cela m’a reboostée. Je me suis trouvée avec le temps, en réussissant à avoir à la fois un pied dans le monde de l’art contemporain, et l’autre dans le monde de la microédition. J’adore les festivals de cette scène, le milieu du fanzinat… Cela me ressemble beaucoup, j’adore ça.



Ton travail se réfère aux contes populaires de ta région natale : le Nivernais-Morvan. En quoi ces légendes influent sur l’imagerie des tes illustrations ? Peux-tu nous en parler ?
C’est quelque chose que j’ai vraiment voulu me réapproprier. Maintenant, je suis à Dijon, mais j’ai passé toute mon adolescence à Nevers. C’est une ville post-industrielle un peu morte, où il n’y a plus de taf, en plein milieu de la diagonale du vide. Il ne s’y passe pas grand chose, on s’ennuie beaucoup.
Quand je suis arrivée à Dijon, j’avais vraiment l’impression d’être une plouc ! (Rires) J’ai d’abord eu l’envie d’en être, je regrettais de ne pas venir d’une ville un peu plus cool. Mais avec le temps, j’ai eu cette envie d’assumer les lieux de mon enfance, de revendiquer mon histoire et de parler de ces lieux laissés à l’abandon. Je me suis plongé dans ces récits pour mon projet de diplôme. Et cela m’a beaucoup intéressé, d’autant que ces contes finissent pas être oubliés au fil des générations.
Tu aimes dessiner les figures monstrueuses, féroces et « mal-aimées ». Cela a un lien avec les contes populaires dont tu parles ?
Les contes que j’ai trouvés sont assez classiques. On y retrouve des « monstres » qui font figure de prédateurs. Dans une région très agricole, le loup est la figure mal-aimée par excellence ! Le monstre, c’est souvent la figure de l’altérité, du danger, de ce qu’on désigne comme menaçant.
Je me suis aussi intéressée à ces animaux qu’on considère comme indésirables, les « ESOD » (Espèces susceptibles d’occasionner des dégâts), comme le corbeau, que l’on peut tuer sans la moindre limitation.
La figure de la chienne est aussi centrale dans mon travail : elle incarne une force indocile, une présence en lutte. C’est une alliée, une gardienne, une compagne.
C’est aussi une manière de transformer cette insulte de « chienne » en une force, et de faire du conte un espace de résistance.


Il y a beaucoup de rage dans tes dessins. Peux-tu expliquer ce besoin d’expression de violence dans la plupart de tes illustrations ?
Cela a toujours été sous-jacent chez moi. Je commence tout juste à l’assumer. Ce travail autour des contes relève d’un univers fantastique, mais j’y injecte beaucoup de thématiques et de revendications actuelles.
Quand je travaillais sur mon mémoire, Naël venait de se faire assassiner (le 27 juin 2023, NDLR). Comme beaucoup, j’avais une colère immense. Je l’ai laissé s’exprimer librement. C’était un besoin vital, face à cet afflux de violence policière, fasciste et patriarcale.
Mon dessin a été un refuge face à tout cela. J’avais besoin de créer des sentinelles, des gardiens et des gardiennes. Pour se protéger. Et protéger les autres.
En tant que fille, on t’apprend toujours à rester calme. Comme s’il fallait toujours se contenir. Il en a été de même sur mon style de dessin. On m’a toujours dit que mon style était trop sombre, trop violent. Or, c’est justement cet aspect que j’aime explorer.
Et en même temps, tu mets cette violence à distance. Car tu représentes assez peu de figures humaines.
Même si elle est parfois suggérée par des mains, des armures… J’aime beaucoup mettre les animaux au premier plan, c’est vrai.
Ton travail est extrêmement minutieux. Le fait de passer autant de temps sur un seul dessin fait partie de ton processus créatif ?
J’aime beaucoup travailler sur des temps très longs. Certains de mes dessins peuvent nécessiter plus d’une centaine d’heures de travail.
C’est méditatif pour moi. Il y a quelque chose de volontaire à refuser la vitesse et cette exigence constante de productivité.

J’ai lu que tu étais inspirée par les écrits éco-féministes.

Je me suis beaucoup intéressé à ces textes. J’ai lu Starhawk comme beaucoup. Mais je m’en suis aussi distancié quand je n’étais pas d’accord. Je pense par exemple au thème du « féminin sacré » présent dans certains textes que j’ai pu lire. Comme si la puissance des femmes relevait de leur utérus, du fait qu’elles puissent procréer…
Ce qui m’intéresse dans l’éco-féminisme, c’est l’intersectionnalité des luttes. Pour moi, les luttes ne sont pas indépendantes les unes des autres. Je me rapproche beaucoup des écrits de la philosophe Donna Haraway. Dans Le Manifeste des espèces compagnes, elle parle des animaux et des relations que l’on peut nouer avec eux, en tant « qu’êtres qui comptent ». Le livre interroge le rapport de domination des hommes au sens large, c’est vraiment très intéressant.
Un autre livre qui m’a marqué est « Assise, debout, couchée » d’Ovidie. A travers sa propre relation aux chiens, elle parle de cette alliance indispensable entre les « sales chiennes » et les chiens face aux dominations et aux violences patriarcales.

Ton style semble évolué avec le temps. On voit de plus en plus de dégradés, un travail de texture… Tu as une vision sur l’évolution de tes dessins ?
J’ai l’impression d’avoir trouvé mon style il n’y a que quelques années. Pour moi, cela a véritablement commencé quand j’ai décidé d’arrêter de me conformer. Je n’ai qu’une seule obsession aujourd’hui : aller à fond dans ce que j’aime. J’ai toujours envie d’expérimenter plein de choses. J’aimerais faire un récit beaucoup plus long. J’aimerais davantage travailler sur des plus grandes échelles : des murs, les toiles… pourquoi pas sur des formats plus éphémères. C’est intéressant d’amener son dessin sur d’autres supports, notamment dans le cadre du festival.
Cela semble évident, mais on imagine que tu écoutes de la musique en dessinant ?
De fou. J’écoute beaucoup de punk et de black metal. J’adore explorer cette scène (la scène antifasciste, évidemment!). Pour citer des groupes de punk : j’adore King Kong Meuf. Le son « Kamikaz Étincelle » représente carrément mon univers. Je l’écoutais à fond quand je dessinais mes armures ! Côté black metal, j’adore les codes esthétiques, c’est important de se les réapproprier. J’aime beaucoup Poisse, le groupe de Grenoble. La chanteuse est aussi artiste à Lyon sous le nom de Lia Vesperale. Elle fait un fanzine qui s’appelle Stryga. C’est top, je trouve cela génial de s’affirmer, de revendiquer le partage, l’ouverture, au sein d’une scène à priori hostile où le NSBM est encore malheureusement trop présent.




Tu as d’autres recos d’artistes graphiques ?
Là je pense à Imen Roulala . Elle fait un travail de linogravure que j’aime beaucoup. C’est puissant, poétique, très beau !
Merci à toi !!














