Depuis notre premier voyage en Grèce, nous sommes toujours impressionnés par la force du mouvement Do It Yourself dans la musique. À Athènes et Thessalonique, certains concerts sauvages organisés en extérieur peuvent accueillir plus d’un millier de personnes. Le tout sans la moindre autorisation. Dans la rue, sur les places ou dans les parcs, notamment dans le milieu du rap. Un milieu rap indépendant particulièrement politisé, proche des idées anarchistes, et mettant en avant un fonctionnement autogéré et anti-autoritaire.

À l’heure où ces initiatives connaissent une répression systématique pour des raisons soit-disant sanitaires (expulsions de squat à répétition, descentes de police ultra-violentes en pleine rue, arrestations arbitraires…), nous voulions revenir sur l’historique de cette scène DIY, et laisser la parole à Sedatephobia, un collectif particulièrement impliqué du côté de Thessalonique. | Par Alkistis A. (Illustrations: Mademoiselle Pin).

En Grèce, on commence à parler du DIY vers la fin des années 80, période d’ épanouissement du mouvement squat lié au questionnement d’une partie de la communauté punk, qui commence à assumer des positionnements politiques de façon plus claire.

Pendant l’ automne 1989, un groupe de punks occupe un bâtiment néo-classique sur le boulevard Amalias, afin d’ avoir son propre espace pour organiser des concerts. C’est ainsi que la “Villa Amalias” (qui changera bientôt d’ adresse) voit le jour à Athènes. Un espace politique de vie commune et de création artistique où se réunissent les acteurs issus des différentes disciplines de la contre-culture.

C’est un véritable point de ralliement pour le milieu anarchiste, anti-autoritaire et la culture DIY en général. La création des squats et des lieux autogérés à Athènes et Thessalonique de cette époque donne un nouvel aspect à la revendication politique et permet à l’ autogestion de trouver sa place.

Plus précisément, les termes du DIY s’établissent au milieu des années 90, au moment où la villa Amalias achète son propre équipement sonore et supprime l’ entrée payante en mettant en place une politique de prix libre. C’est à ce moment là que l’ identité de la culture DIY va se construire en adoptant une approche anti-commerciale, et où l’ensemble des participants tourne le dos aux logiques de profit. En même temps, cette approche questionne chaque autorité artistique et la notion même d'”artiste”; théoriquement, l’artiste refuserait de se représenter en tant qu’élite (logique à la base de l’idéologie capitaliste), car cela le placerait d’emblée au-dessus de la masse du peuple. Cette nouvelle vision se matérialise au niveau pratique, au cœur même de l’espace scénique. On suppose habituellement que les artistes se placent sur la scène (en haut) tandis que le public se trouve dans la fosse (en bas). Il s’agit alors de procéder à une déconstruction des rôles, entre organisateurs, artistes et public. Il n’y a pas de place pour les managers, le personnel censé assurer la sécurité, les médiateurs, ni pour toute forme de rapport hiérarchique. Les gens échangent, se mélangent et créent ensemble.

Le caractère politique du mouvement DIY est donc incontournable, car sa dimension politique constitue historiquement son élément fondateur. L’organisation de structures horizontales et anti-hiérarchiques, la mentalité antifasciste, antiraciste, les procédures et les prises de décisions collectives sont inscrites dans son ADN. C’ est un acte politique, un mode de vie radical venant prolonger une identité politiquement inscrite dans les bases du mouvement.

Le lien historique du punk avec la scène autogérée n’ a pas empêché d’autres styles musicaux et d’ autres formes de création d’ y contribuer. En Grèce, le punk a commencé avant que le rap ne prenne le relais.

Petit à petit, ce mode de vie a trouvé beaucoup plus d’ endroits pour se développer. Il a grandit, s’est reconstruit, s’est enrichit. Il a ouvert le dialogue autour de nouvelles problématiques (comme les questions du genre, du sexisme, de l’ homophobie et de la transphobie, sans oublier qu’ il y a encore du travail pour dépasser ses propres faiblesses) et il continue à se battre constamment contre les politiques répressives visant à évacuer ces espaces.
Dans les villes grecques, il y a toujours quelque chose qui se passe, et cela s’inscrit toujours dans une forme de proximité : c’est sur la place de ton quartier, dans ta fac, dans des squats ou dans des lieux culturels alternatifs et autogérés. On peut y trouver des événements, des débats, des projections de films, des performances mais surtout des concerts de hip-hop avec des soirées vouées à soutenir financièrement une cause importante. Ce milieu reste toujours accessible pour tous ceux qui s’ intéressent à cet engagement, en partageant une base politique commune, toujours antifa et jamais tolérante aux comportements autoritaires.

Aujourd’hui, beaucoup de rappeurs grecs continuent de s’inscrire dans ce combat. C’est le cas du rappeur de Thessalonique Sponty, membre du collectif musico-politique Sedatephobia.

Sponty est originaire de Serres, une ville située au nord de Grèce. Après avoir passé des années tant qu’ auditeur, il  a commencé le rap à l’ âge de 15 ans. Dernièrement, il a sorti deux CD et un EP nommé “Rue endorphines” (Οδός Ενδορφινών). Un “working class hip hop”, militant et engagé. Ses paroles sont politiquement puissantes,  psycologiques, et parfois poétiques.  à la production et au mixage, on retrouve Zero 2552 avec les les participations de Nosfer, Antignomos et En Lefko.

Sedatephobia

Ce collectif musical et politique est constitué  d’activistes hip-hop comptant des djs, des ingénieurs du son et des beatmakers. Le groupe prend également en charge l’organisation d’événements DIY, soit dans des lieux appartenant au mouvement (centres autogérés), soit de manière sauvage, sur des places ou dans la rue.

Loin des battles ou des modes de rencontres basés sur la compétition, le groupe privilégie la création commune et collective. Nous les avons interrogé à ce sujet et leur message est sans équivoque :

Nous sommes des meufs et des mecs qui n’aiment pas les fascistes, les racistes, les nationalistes, les sexistes, les homophobes, les transphobes. Par nos paroles et nos actions, nous soutenons un mouvement d’opposition contre l’État et le système capitalisme en soutenant la scène musicale DIY. On kiffe le rap, qui pour nous représente la créativité, la solidarité. Il canalise notre besoin de communiquer. Un rap qui peut décrire les sentiments de solitude et d’ étouffement que la vie en ville nous provoque. Une musique avec des paroles sociales, psychologiques, philosophiques, politiques avec tout ce qui nous fait réfléchir et agir.

Sedatephobia

Le collectif a également monté son propre label. Chaque artiste (membre du collectif ou pas, tant qu’ il est d’ accord avec les engagements et l’ identité du groupe), peut s’ en servir pour produire son album. Il dispose aussi de son propre matériel, afin que les artistes intéressés puissent enregistrer des morceaux et les diffuser.

Au delà de leur production musicale, les membres du collectifs co-organisent des événements avec d’ autres groupes de la ville, notamment des personnes qui soutiennent les réfugiés et les immigrés en collectant nourriture et vêtements. Dans plusieurs quartiers de Thessalonique, ils installent des bars dans la rue, et cuisinent des repas en prix libre autour de soirées jam. 

SPONTY (ITW)


Que penses-tu de l’évolution de la scène rap DIY en Grèce ?

L’ évolution du rap DIY est remarquable ces dernières années. Je pourrais donner l’exemple de l’ événement qui a eu lieu le 4 janvier au squat de Papoutsadiko. Ce jour là, presque tous les groupes DIY de Grèce se sont réunis pour organiser un concert. Ce qui a été produit était incroyable, car plusieurs collectifs de sont fédérés pour une cause importante (en l’occurrence, une caisse anti-répression pour les besoins judiciaires d’un ami). La puissance et l’ambiance étaient formidables puisqu’on a pu faire passer un message fort; Pour nous, le hip-hop n’est pas ce truc compétitif où tel rappeur doit montrer qu’il est plus fort que l’ autre. On a montré que tous ensemble, on pouvait créer du positif, loin des conneries compétitives, des supériorités, de la mentalité “star” ou d’une quelconque hiérarchie. Ce jour là était important pour moi, car le DIY a prouvé sa présence, sa force et sa capacité de construire quelque chose de beau. C’est vraiment rare et j’espère qu’ on pourra continuer à construire des choses comme ça!

Ce qui est remarquable pour des gens hors de Grèce, c’ est la popularité de cette culture. Pourquoi tant de gens se déplacent ? Est-il facile d’organiser des événements?

La présence actuelle est puissante est super importante parce qu’ elle montre aux jeunes qui s’intéressent au rap qu’il peuvent trouver cette culture sur la place de leur quartier.

Juste à coté de toi et pas forcement dans la grosse boite qui organise des concerts. Je crois que le DIY se trouve dans le bon chemin parce que d’ après ce que je vois, de nos concerts dans les quartiers et les places, c’est que certains jeunes débarquent pour la toute première fois. On voit qu’ils continuent de venir aux événements d’après. Ça veut dire que ce qu’ ils voient leurs plaît. Il y a un côté sincère et immédiat. Il n’y a pas besoin d’ avoir des connaissances ou de la tune pour jouer de la musique, ni de mettre une entrée payante. C’est direct, c’est beau et ça les attire.

Pourtant, en vérité, ce n’ est pas facile d’ organiser tout ça, surtout hors des grandes villes. C’est dur quand il y a pas de monde pour soutenir, histoire de payer l’ équipement et la sono. Mais je pense que dans les plus grandes villes comme Athènes et Thessalonique, quiconque a envie d’ entrer dans ce jeu, trouvera les moyens pour le faire. Je souhaite que cela soit de plus en plus facile, pour que ces concerts se multiplient.

Malheureusement, la musique rap est souvent machiste et sexiste dans les lyrics. C’est moins le cas, mais cela perdure. Qu’ en penses-tu?

Ce que j’ai remarqué personnellement pendant les dernières années, c’ est qu’ il y a des améliorations importantes sur le sujet du sexisme et de l’ homophobie. Je vois même des rappeurs qui ne font pas forcement partie de la culture DIY se sensibiliser et faire attention à leurs paroles. Alors qu’ avant c’ était hors de question. Dans chaque morceau, on écoutait mille fois comment l’un nique l’autre, avec plein de paroles machistes. Les mentalités changent, mais le DIY peut encore davantage pousser les gens vers des contenus antisexistes, avec des paroles et des messages plus politiques. Cet intérêt est déjà beaucoup plus prononcé, mais on peut toujours faire mieux.

Aujourd’hui, les armes répressives du gouvernement grec se concentrent sur le nettoyage de tous les quartiers où l’ expression libre menace le contrôle systématique de l’État.

En 2020, cette chasse aux libertés individuelle s’est fortement intensifiée. Comme en France, l’argument sanitaire justifie toutes les exactions. Même les plus terribles et les plus injustifiables. Mais le mouvement reste fort et prêt à se battre car dans la création commune et autonome, il n’ y a pas de place pour des médiateurs et des patrons.

On remercie Sponty et Sedatephobia, en leurs souhaitant de vivre leurs aventures de façon toujours aussi forte et créative!

La musique appartient à la rue.

Et la rue est à nous !