HRWAS
(ήρωας)

Dans notre dernier numéro de Karton, nous dressions un bref historique du rap DIY en Grèce. Particulièrement engagé politiquement, présent dans la rue, très populaire, et d’une qualité musicale indiscutable ! Avant la crise sanitaire, on trouvait chaque week-end des concerts sauvages et autogérés, des open-mics, des bars hip-hop, des nouveaux rappeurs-euses, mais aussi une audience toujours présente et augmentant de jour en jour ! (Avec une récente « explosion » hyper prometteuse du fem-rap… mais ça on en reparlera bientôt!)

Pour compléter notre précédent article, nous avons eu la chance de discuter avec quelqu’un qui connaît très bien cette scène. La parole est à Spyros, alias HRWAS (« Iroas » = héros en grec). Le rappeur est originaire de Kavala et vit à Athènes depuis plusieurs années. Ayant connu plusieurs générations, cela fait presque 12 ans qu’il fait preuve d’activisme au sein du rap militant, politique et anti-commercial. | Par Alkistis A. / Photos : John Mak 91

Pourquoi as-tu choisi le surnom « Iroas » ?

Je faisais mes premières pas à la musique à l’ âge de 14-15 ans. Un jour, je regardais la télé . Comme c’était le jour d’ une fête nationale, tout le monde parlait des héros. Ce mot se répétait tout le temps et dans mon esprit d’enfant, je me suis dit : « pourquoi historiquement, les héros doivent-ils être ceux qui ont massacré des gens, ou ont occupé des villes ? » N’ importe qui peut l’ être, alors moi aussi je peux l’ être! C’ est comme ça que j’ai trouvé mon surnom.

J’avoue qu’aujourd’hui, le nom ne me plaît plus des masses… En même temps, je ne me suis pas trop pris la tête pour le changer. J’ aimerais remonter le temps pour le faire mais ce n’est pas si grave, il reflète l’ enthousiasme d’ un adolescent !

Quand as-tu commencé de faire de la musique ?

J’ai commencé à écrire des paroles en 2003-2004 quand j’étais encore à l’ école. La situation était super différente à cette époque. Internet n’était pas intégré à la culture comme il l’est aujourd’hui. Je faisais simplement de la musique avec des amis en utilisant les premiers logiciels de base. Et puis, quand je suis allé à Thessalonique pour étudier, je me suis engagé beaucoup plus. J’ai développé mon délire.

En 2013 en Grèce, le rappeur Pavlos Fyssas a été assassiné par des membres du parti néo-nazi « Aube Dorée ». Comment cet événement, mêlé à un contexte politique grave (présence de plusieurs députés du parti ayant des sièges au Parlement) ont-ils pu influencer la scène musicale et surtout le rap militant ?

Le contexte politique affecte évidemment le rap, comme l’ensemble genres musicaux qui portent un discours sur la société. Le rap un peu plus. On peut dire que c’ est une musique-« reportage », qui dépeint le quotidien et le vécu des gens.

L’assassinat de Pavlos a certainement influencé le rap en général, et pas seulement le milieu du DIY. Cela a profondément influencé la présence des gens dans la rue et le discours qu’ils portaient. Le fait que Pavlos fasse à la fois partie de ce mouvement politique et du milieu hip-hop a été très important pour tout le monde. Jusqu’ici, les deux ne se mêlaient pas trop. A partir de ce moment là, les gens ont commencé à intégrer un certain discours dans leur musique et dans le rap. De 2013 à aujourd’hui, les références antifascistes et antinazi ont radicalement augmentées, et le public s’est lui aussi beaucoup plus impliqué.

Est-ce-que cette ambiance a ressoudé le milieu de la musique militante – autogérée? 

Je dirais que oui ! À la base, nous n’avions pas énormément de caractéristiques profondément communes. Mais dans ce contexte, nous avons tous commencé à communiquer entre nous.

On voulait faire des choses très simples : autant créer une affiche signée par plusieurs rappeurs que se rassembler face au tribunal avec une banderole. On avait même un chat sur Messenger avec 250-300 personnes.
On discutait des manifs et des actions à mener alors qu’on ne se connaissait pas du tout à la base. Nous avions des idées politiques assez différentes, mais il y avait l’étincelle de s’unir entre nous et de le faire dans la rue.

En ce moment, nous sommes témoins d’une situation surréaliste en Grèce. Une pression étatique quotidienne, des projets de loi de censure, des flics partout… Comment cela impacte la scène ?

Globalement, la scène continue d’exploser de façon continue. De plus en plus de personnes s’engagent. C’est logique parce que c’ est le genre musical le plus « mainstream » avec tous les points négatifs et positifs que cela peut amener. Pour moi, la scène DIY est sur un bon chemin. La situation avec le Covid ne favorise pas les choses c’est sûr, mais je vois qu’il y a de plus en plus de qualité alliée à de la quantité. Encore une fois, le rap s’intègre à ce qu’on vit. On l’entend tous les jours dans les morceaux. D’ailleurs je dirais que les références sont plutôt sociales que politiques. La situation est très tendue socialement et tous les rappeurs ne prétendent pas adopter de positions politiques.

Le rap peut être une façon de se politiser aussi !

Bien sûr! C’est le rap qui m’ a politisé au début. Mais en 2009-2010, la donne était différente. Pour la plupart des gens, la scène autogérée n’ était pas forcément rattachée à quelque chose de politique. C’ était plutôt une manière de faire un concert parce qu’ ils avaient pas d’endroit pour le faire. Maintenant, le fait de s’ engager dans cette voie est beaucoup plus conscient. C’est un choix qui a du sens. Car si tu veux jouer aujourd’hui, tu peux le faire partout : dans les bars, les salles de concerts…


Comment s’est faite cette transition ?

Je crois que la diffusion du rap et sa commercialisation à grande échelle ont joué un rôle important. Avant, c’ était très difficile de trouver des lieux pour faire un live, et il n’ y avait pas Youtube. Faire 500.000 vues en une semaine, ça n’existait pas! Maintenant tout le monde a l’ occasion de sortir un single, de s’engager avec une entreprise pour le faire. Si aujourd’hui tu choisis de jouer dans des lieux autogérés, des squats, et dans des facs, tu sais pourquoi tu le fais. 

Je pose toujours la question du sexisme dans le milieu du rap. J’ai remarqué une évolution vers des paroles antisexistes et un effort général pour sortir de cette attitude machiste, mais les motifs derrière ne sont pas toujours très clairs. Qu’en penses-tu?

Le discours sexiste remonte à très loin dans l’ histoire du rap.

Je pense qu’aujourd’hui, le motif principal de ce changement d’attitude, c’est peut-être la peur d’ être jugé. En tout cas, il vaut mieux que les gamins qui supportent cette musique et l’écoutent au quotidien s’habituent à ça plutôt qu’à l’inverse !

Mais tout cela n’a pas forcément de lien forcement avec le rap. C’est plutôt la société en général. Le patriarcat est tellement enraciné qu’il y a encore beaucoup de travail à faire. Ces 3 dernières années il y a eu un changement clair, mais n’ oublions pas que c’est encore très récent. Il faut des années pour que cela change de façon durable.

Quels sont tes projets musicaux pour l’avenir?

Pour l’instant, on prépare pleins de choses avec le projet: « #dio_miden_dio_miden » (deux zéro, deux zéro) avec Jaul, KK et Incognito. C’est quasiment mon projet le plus concret pour le moment. J’ai aussi quelques morceaux solo qui vont sortir bientôt, on verra ! 

Paroles

#dio_miden_dio_miden

ήρωας_incognito m._jaul_κκ : « Νυχτερίδες »
Hrwas – Incognito M. – Jaul – KK : « Chauve-Souris »

J’ai infecté le rap et je me sens fier, l’ injustice et la patrouille salissent la ville.
J’ ai jeté la muselière depuis que je suis gamin, ça ne m’ allait jamais bien sur la bouche.
J’ ai dit prenez position et l’ écho reste encore.
Après minuit, on écrit tout ce qui doit pas être dit, tout ce qui doit pas être entendu par ceux qui ont seulement appris à tolérer.
Les micros ont pris feu, laisse le reste des Mcs se brûler,
eux, ce sont des publicitaires, nous des bouteilles qui s’ enflamment.
Je ne chante pas la tristesse, je rappe pour ses raisons, on n’a pas de place dans l’ ensemble et c’est comme ça qu’on s’ est mis aux abstractions.
Je chante pas pour toute la terre, je rappe pour ses quartiers.
Tout est rue, choisis dans quelle rue tu t’ impliqueras.

(Refrain)
On sort la nuit dans la rue comme des chauves-souris,
le jeu est simple, c’est classe contre classe.
Tant qu’ils enferment leurs vies dans des coffres-forts
tout ce que tu cherches, tu le trouveras dans les quartiers où tu ne veux pas exister.