Cerna – « Quarantaine » (2022)

Cerna – « Quarantaine » (2022)

Rap (Autoprod)

Tortueux, labyrinthique, sinueux et antinomique. Oui. « Quarantaine » fait partie des disques à écouter plusieurs fois pour en saisir toutes les subtilités. En tant qu’amateurs de rap, il faut dire qu’on nous a largement habitué aux titres lisibles, marquetés, car avant tout destinés à être appréciés (ou à « fonctionner ») dès la première écoute. Rien de tout cela ici : Cerna n’a rien à nous vendre. | Par Polka B.



Dès les premières phrases du projet, le rappeur parisien aujourd’hui installé à Marseille pose les bases de l’identité de « Quarantaine ».

Un état d’esprit qui est aussi le sien.

Celui d’une remise en question constante, d’une quête de cohérence sous le feu des contradictions, le tout mêlé à un jusqu’au-boutisme assumé.

« Trop-plein dans la tête (ouais)
J’ai vue sur l’enfer
Tellement de raisons, tant de manières
Pas de saison pour se la mettre
Jamais de trêves (c’est l’excès)
Jamais de grève » 

Alphabet

Pour couper court avec le monde qui l’entoure, le rappeur n’a pas attendu le covid. Reclus dans sa tanière, ses errances et les recoins de son âme, les substances l’aident autant à tenir qu’à « le foutre dans la merde ». Un climat parfait pour les errances solitaires. Vous l’aurez compris : la situation sanitaire aura grandement facilité la création de cet album.

Un disque présenté sous la forme d’un alliage de mood complexes, une capsule où s’allient les contraires. Dépouillée, mais foisonnante d’idées. Entre les méandres de la souffrance, et la revendication d’un mode de vie. D’une écriture parfois fluide, souvent cryptée.

« C’est un monde renversé
On se met à l’envers.
C’est un rien tendancieux qu’on m’empêche de le faire quand on m’y pousse sans cesse.
On ira comme on peut, on pillera compte en banque, on fera contentieux, on niera tout en bloc.
On va toucher le fond en y mettant les formes
à la vie à la mort
On est tellement déçus, on a si peu vécu, on va prendre les neu-thu, qu’on les garde qu’on les brûle
C’est jamais que l’écume. Queue d’la comète. Temps-long (longtemps) qu’on crache,
Que d’la colère
Demain s’arrête… »

Alphabet

Et la musique dans tout cela ? Pour dépeindre un puzzle de sensations, on est jamais mieux servi que par soi-même. En toute logique, les grands moments du disque se concentrent sur les deux morceaux produits par le principal intéressé. 

Sur « Alphabet », il sample Radiohead (« Everything in its right place », titre en apesanteur extrait du classique Kid A), véritable tapis de velours pour les introspections fiévreuses.

Sur le bien nommé « Quarantaine », l’atmosphère n’est pas sans rappeler

l’ambiance du disque Watching Movies with the Sound Off de Mac Miller (le morceau « Avian »), la basse et les batteries mises au goût du jour.

Un disque qui parlait déjà de solitude, de sens de l’existence, mais aussi de trips hallucinés et (donc) de drogue. Tiens donc.

Une ligne de piano à priori minimaliste, des slides de bass 808 qui groovent, et Cerna lâche ses meilleurs phases du projet.

Sheitan livre à domicile, les ptits charbonnent via Uber Eats
Pour des miettes, sans pap’ prend tous les risques,
Covid breakdown, tout mon quartier en souffrance,
Rien à feu ni à sang, pas de pénurie tant que t’as l’ordonnance »

Alphabet

Avant ce refrain pouvant servir de synopsis à l’ensemble du projet :

Entre parenthèses, demain pour hypothèse, j’paie ma quarantaine
Des temps dantesques, un sourire pour prothèse,
J’sais qu’ma grimace est grotesque sous mon masque de Joker »

Alphabet

Du haut de sa plume, de sa carte son et de son séquenceur Cubase, Cerna pourrait simplement énumérer les choses qui ne vont pas, les mettre en relief sous le feu d’une actualité où tout va de travers. Ce serait si facile.

Pas dupe, le rappeur est surtout préoccupé par le reflet du miroir. Car si la quarantaine nous a tant déboussolé, c’est qu’elle nous a obligé à nous regarder en face. Seuls face à nous-même.

Toujours sur le morceau « Quarantaine » : 

« Tous à cran, à téma nos nécroses sur l’écran
Combien d’ennemis probables qui sommeillent en oim ?
C’monde un château de cartes
Covid, symptôme fatal »

Quarantaine

Tout est dit.