Shqipëria. À force de répéter ton nom, j’ai rêvé de toi. J’ai rêvé de cette image figée de relique du passé. De tes carcasses d’usines. Tes stades olympiques vides. Tes monuments staliniens, là, trônant en plein milieu d’une plaine désertique, entre démesure soviétique et grandeur perdue.

Tout un imaginaire urbain, en somme, très froid contrastant avec l’idée que je me faisais de ta maison. Une maison chaleureuse, respirant l’hospitalité et pourtant, rustique, droite sur ses fondations et ses traditions claniques.

Alors, je me suis envolée vers toi. Avec ma petite Clio toute cabossée, je t’ai sillonnée. Ca, j’en ai croisé des stations-service abandonnées. Des vieilles Mercedes qui te parlent à coup de klaxons et de queues de poissons. Des chiens errants à la recherche d’un peu de chaleur et de quelques bouts de jambon-beurre. Des vieilles carrioles tirées par des ânes aux denrées agricoles. Des soi-disant autoroutes aux allures de Beyrouth.
| Article et illustrations par Momo Tus

La fée aux cheveux bleus dans un monde d’hommes.


Cheveux gominés en arrière, affublés de leurs lunettes de soleil, cols ouverts et chaînes en or qui brillent.

Les trois hommes Albanais m’apportant la Clio à vive allure avaient tout l’air d’être affiliés à la pègre locale.

Etonnés de voir une femme seule: “Où est ton copain ?”

À vrai dire, Shqipëria, tu as réussi l’exploit de mettre sur ma route un seul visage féminin.

Era. En Albanais, Era signifie “Celle qui est libre”. Mais elle ne l’est pas, du moins pas encore. Douce, avec son petit piercing au-dessus de la lèvre, ses cheveux bleus la rendent encore plus rêveuse quand elle regarde à travers la fenêtre, vers l’ailleurs.

Tripotant sans arrêt sa petite amulette ”attrape rêve”, elle ne rêve que de ça. De partir loin de toi. Là où elle pourrait changer de couleur de cheveux toutes les semaines. Libre de rêver, mais pas libre de faire. Admirative de mes tatouages, Era, elle, n’ose pas sauter le pas.
Parce que, chez toi, affronter le regard des hommes, c’est autre chose. J’en ai fait l’expérience de ce regard.

Ce regard scrutateur depuis les terrasses uniquement masculines. Là, regroupés sur les chaises blanches en plastique, attirés par l’arôme parfumé du café turc dès les premières lueurs du soleil.

Ce regard qui m’a valu quelques invitations que j’ai dû repousser. Cette peur défensive de l’homme qui vient vers toi quand tu es une femme. Un regret d’être passée parfois à côté de rencontres qui n’étaient que motivées par la curiosité et l’échange. Je m’en suis voulue, longtemps. Mais j’espère que toi, tu ne m’en voudras pas. Comment dévêtir de tout préjugé l’invitation de l’autre ?

La peur de l’autre, du différent. Era, elle, la subit au quotidien.

“L’autre jour, des enfants m’ont prise pour une fée”.

Une chevelure jugée, qui pourtant ne paraît encore plus belle parmi les murs multicolores de la capitale. Shqipëria, je ne comprends pas. N’es-tu pas celle qui prône ce premier pas vers tout être humain, cette main tendue pour s’assurer que tout aille bien ?

Que tu sois sunnite, chiite ou catholique ? Réfugié ou d’à-côté ?
Comme beaucoup de tes jeunes, Era est coincée entre l’enclume et le marteau.
Entre tradition ancestrale et capitalisme effréné. Entre tolérance et virilité. Entre bienveillance et corruption gangrénée.

Comme beaucoup de tes jeunes, elle rêve d’étudier en Europe, à la recherche d’un avenir qu’elle ne pourra pas faire grandir ici. Et peut-être qui sait, se faire tatouer.

Les enfants de la Cité perdue.


Grandir. Comment grandir chez toi ? C’est la question que je me suis posée en poussant au maximum ma petite Clio sur ce chemin sinueux et rocailleux de montagne.

Quasi absent des cartes, un vieux village en pierre défiguré me scrute depuis le sommet. Quatre mamies assises sur un banc en train de tricoter, vêtues de longues robes et de fichus noirs, me font signe d’un bonjour.

Je me retrouve accueillie par une fratrie de cinq enfants, me prenant la main pour m’emmener le long des dédales pavés et étroits de ce labyrinthe.

Les enfants jouent. M’emmènent de cour en cour en passant par les trous dans les murs. Sautent de toit en toit. Se courent l’un après l’autre jusqu’à se coincer dans des culs-de-sac.

Un village laissé à l’abandon par un riche propriétaire de la région. Mais les derniers habitants restent. À l’image de cette magnifique croix, illuminée, qui indique l’église au fin fond d’un passage, ils restent, le visage lumineux, parmi ces ruines.

Ils n’ont peut-être pas un confort matériel mirobolant, mais ils sont pourtant heureux, pour le moment. Là, à l’abri du monde et du littoral touristique bétonné.

Alors, peut-être que tes enfants, Ahmet, Delina, Klaudia, Mirina et Aleks auront eux aussi envie, comme Era, de partir vers l’ailleurs, de te quitter.

Mais pour le moment, ils profitent de l’innocence de l’enfance et de ce magnifique terrain de jeu préservé pour grandir. 

Le nudiste et la potion ancestrale.


Shqipëria, je dois le dire, tu as plein de défauts mais tu as enfanté de beaux enfants. Des enfants généreux, hospitaliers, fiers. Parfois trop fiers d’ailleurs.

Ce n’est pas pour rien que dans le passé, on te disait “peuple de soldats”.

Un des piliers du Kanun, le droit coutumier albanais médiéval, consiste à rappeler à tout Albanais “que sa demeure ne lui appartient pas, mais qu’elle est avant tout destinée à Dieu et aux hôtes de la maison”.

Tout comme Juxhin, des Montagnes de l’Est. Avec ses cheveux mi-longs et son petit bouc, en tailleur sur ses fauteuils colorés, fumant sa longue pipe en terre vernissée, il me rappelle Ali Pacha, sultan Ottoman aux multiples légendes et conquêtes albanaises.

Entouré de ses chats, “Mace, Mace !” (chat) crie-t-il régulièrement, il sirote déjà son premier Raki, une eau de vie faite maison, dès le matin.

Le Raki, symbole même de cette hospitalité, Juxhin le dégaine dès qu’il a du monde à la maison. Contre les maux de gorge, les douleurs musculaires, ou simplement, la vie morose, des maux du cœur au corps, nombreux sont les Albanais qui distillent eux-mêmes cette potion magique.

Une potion magique qui a également la vertu de délier les langues. Il y a plusieurs années, Juxhin a troqué le costard pour rien du tout, à vrai dire. Comme beaucoup de jeunes, comme Era, il avait envie de s’envoler, avant de se rendre compte de la richesse de tes terres. Car du fait de tes frontières longtemps fermées, tu as su préserver tes trésors.

Juxhin est alors revenu à la nature, de la façon la plus naturelle qu’il soit: nu.

Ancien gérant d’un campement nudiste, il a ce côté spirituel qui ne cherche qu’une vie douce, sans tracas. Le bonheur, il l’a trouvé là, avec toi. Avec ce parfait équilibre entre la rencontre de l’autre et la rencontre de soi. Des discussions animées autour de Raki à la rencontre du monde, sans bouger de chez soi, au silence méditatif des montagnes accessibles en quelques coups de pédales.

Je ne sais pas si c’est le fait d’être sous Raki de façon permanente ou juste sa façon d’être, mais ses lèvres forment toujours un léger sourire épanoui, presque malicieux. Du haut de ses 28 ans, Juxhin m’a montré que tous les jeunes albanais ne rêvaient pas forcément d’ailleurs. Comme si une force extérieure enchantait les faits et gestes de son quotidien, le petit bonheur des choses simples. On se quittera sur ces mots:

“Tu ne le vois pas, mais tu as une magnifique aura”.

L’insurgée magnétique du Kosovo.


Je repense à Era et à sa croyance en le pouvoir des rêves. Armée de son petit calepin, elle écrivait dès son levé tout ce dont elle se souvenait. Ce mysticisme albanais me baigne tout le long de mon voyage dans une sorte de réalisme magique, aux confins de tes territoires les plus reculés.

Me voilà au pied des Montagnes du Nord, sur le pont à deux doigts de s’écrouler du terrible combat du dragùa (homme-dragon) et de la kulshedra (femme-serpent).

Terre de traditions gangrénée par la mafia, c’est là où règne la coutume ancestrale et sanglante du Kanun: chaque vie humaine se rachète par une autre.
Peut-être par la force du destin, je découvre là-bas l’imaginaire photographique de la famille Marubi. Durant 80 ans, cette lignée de photographes aura figé en noir et blanc d’innombrables visages dans des scènes presque mythologiques.

Et ce jusqu’aux veillées mortuaires. Une femme attire mon regard parmi la centaine de clichés. Armée jusqu’aux dents, elle est droite et fière, le visage impassible et la main posée sur l’épaule de son mari, assis.

Son qeleshe blanc et un foulard oriental gainant son tour de taille contrastent avec son pantalon sombre et son gilet orné de discrètes dorures.

Cette femme, c’est Shote Galica, une insurgée du Kosovo et glorieuse chef combattante du Kachak, une unité guérilla pour l’éveil démocratique albanais.

Cette femme me fascine. Parce que, à l’image des combattantes Kurdes, son visage et sa posture suffisent à exprimer toute la détermination, l’intelligence et la fierté dont elle fait preuve. “La vie sans connaissance est comme une guerre sans arme.” disait-elle.

Alors, comme si on s’était ratées à un siècle d’écart, j’esquisse rapidement ses traits sur mon carnet de croquis.

Comme si, j’avais peur de l’oublier, peur de la laisser, là dans le tourbillon de tous les préjugés patriarcaux du Pays des Aigles.

Autour d’elle, un certain magnétisme secret teinté d’ouverture se dégage de chacun des clichés et de ces histoires. Il y a des hommes en jupe fustanelle, des femmes en pantalon, des femmes chrétiennes voilées, des femmes musulmanes dénudées.

Shqipëria, tu me fais beaucoup réfléchir.

Comment en est-on arrivés là ?

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La Ropdöşambır turque.


Comment les êtres humains en sont arrivés là des années plus tard ?
À cette peur de la différence. À ces diktats de la bien-pensance.

À cet encartement des idées, de la liberté, de la pluralité humaine.

C’est la question que je me suis aussi posée avec Baris.

Petit, la peau matte et le regard bienveillant, Baris sillonne lui aussi le pays en solitaire. Je sens qu’il est, ce que j’appelle,  “un sensible de l’Autre”. C’est son premier voyage.
C’est rare pour un jeune turc.

Baris et moi, on s’est rencontrés par hasard dans le tumulte urbain pour partager quelques instants de vie. On se rend compte qu’on a beaucoup de mots en commun et qu’on pourrait presque se comprendre en Turc. Ropdöşambır (robe de chambre), Șezlong (chaise longue), Kurdent (Cure-dent)…

Baris fait partie des Turcs qui ont lentement glissé sous un régime dictatorial. Tout comme toi en fait, 30 ans en arrière. Tu étais alors une prison, où les gens accusés de nourrir des pensées dissidentes disparaissaient dans la nuit. Où les enfants étaient invités à cracher sur leurs professeurs battus par la police. À l’image de la purge sans fin d’Erdogan.

Erdogan a toujours voulu une jeunesse conservatrice et pieuse. Au contraire, comme la majorité de ses amis, Baris rêve de laïcité, de modernité, de tolérance. Comme Era, Baris rêve d’ailleurs. De “partir pour de bon”. Étudiant, il fait partie des premiers mobilisés dans la rue contre le pouvoir en place, mais les choses ne bougent pas.

L’impression d’être un grain de riz minuscule dans un rouage plus grand que soi. Je le quitte, avec la peur qu’il lui arrive quelque chose un jour, en Turquie.

Minuscule face à ta pluralité.


Je me retrouve minuscule, face au Petit père des Peuples, gigantesque, la moustache bien aiguisée, les sourcils froncés. Sans itinéraire précis et au gré du hasard, la solitude accompagne souvent chacun de mes pas.

Une solitude qui, face à cette grandeur passée, n’en est que plus salvatrice.

Cette grandeur soviétique, avec tes 750 000 bunkers allant parfois jusqu’à plus de 2 000 m² et tes innombrables statues à la gloire du travailleur. Cette grandeur byzantine et chrétienne, avec tes iconographies religieuses et tes magnifiques églises.

Cette grandeur romaine, avec tes sites archéologiques antiques. Cette grandeur ottomane, avec tes maisons moyenâgeuses et Skanderbeg, héros national qui aura justement, lutté contre cette grandeur. Cette grandeur musulmane, avec tes anciennes mosquées et tes atypiques Bektashi.

À chacun de ces moments presque initiatiques que je vis face à ton passé et ton présent, se bousculent une diversité de temporalités, de cultures, de religions, d’identités.

C’est là que je comprends que tu es plus grande que ta terre. Morcelée, décortiquée, partagée et isolée entre les siècles et les humains, tu as souffert. Malgré tout, ton sens de l’honneur, du sacrifice, de la dignité, de l’accueil de l’autre, a réussi à perdurer à travers chacun de tes enfants. Et ça, à l’échelle d’un peuple, c’est rare.

Le poète albanais Pashko Vasa disait: “Ne regardez ni églises ni mosquées, la religion de l’Albanais est l’Albanité”, en évoquant l’unicité de la langue albanaise. Or, pour moi, ton peuple, ce n’est pas un peuple d’une religion ou d’une langue. Ce n’est pas non plus le peuple d’un pays, d’une nation ou d’une identité.

C’est le peuple d’un code de valeurs. Des valeurs collectives se perpétuant depuis des siècles qui aujourd’hui se confrontent à des singularités, qu’elles soient genrées, religieuses, sexuelles, mémorielles, linguistiques, coutumières. Des valeurs qui se bousculent au sein de tes enfants, mais qui j’ai l’impression, parfois se bousculent, sans se rencontrer vraiment.