En se baladant dans les rues de Toulouse, nous sommes tombés sur une grosse équipe de rappeurs. Ils étaient en plein concert, armés d’enceintes portables et de micros. Le niveau était élevé, la détermination aussi ! La bande faisait la promotion de la mixtape du meneur : le rappeur BFG, originaire de banlieue parisienne.

Deux ans plus tard, nous l’avons contacté pour connaître ses objectifs, sa gamberge et ça façon de voir les choses. Comme nous l’avions pressenti, BFG ne fait définitivement rien comme tout le monde…

| Propos recueillis par Polka B.

Peux-tu te présenter ?

Je viens de Stains dans le 93. Mon quartier, on l’a rebaptisé « La Rive » (à la base c’est la cité du Maroc). C’est un tout petit quartier bien isolé de la ville. 

J’ai commencé le rap au collège, influencé par mes grands frères. J’écoutais les Mac Tyer, Booba, Rohff, Bakar, Sinik… La Fouine un peu plus tard. C’était vers 2004.

Pourquoi ce nom « BFG » ?

Autour de moi, on m’appelait « Chabin Box ».  Box, c’était pour le coté bagarre. Et Chabin aux Antilles, c’est quand tu es clair de peau… Je trouvais ça éclaté alors j’ai juste gardé le « Box » ! A cette époque j’ai créé un groupe qui s’appellait Frappe Game avec mon poto DJ Break. Quand j’ai commencer à rapper en solo j’ai gardé Box et Frappe Game et comme c’était compliqué à retenir pour les gens, je n’ai gardé que les initiales pour arriver à BFG.

Ce qui marque quand on écoute tes morceaux, c’est ta polyvalence. 

En 2015 déjà, tu passais facilement d’un egotrip énervé (« OVNI ») à des morceaux plus mélodiques et chantés (« Charbonner »). Cela paraît évident dans le rap d’aujourd’hui mais ça l’était nettement moins à l’époque ! Comment allies-tu ces deux facettes ?

Je pense que c’est culturel. Je suis guadeloupéen, et aujourd’hui on voit bien que les rythmes d’un certain style de rap se sont de plus en plus ouverts à de nouvelles influences (comme le zouk ou la rumba congolaise). J’ai testé ces nouvelles vagues naturellement depuis mon 1er EP en 2015 car on a toujours écouté ça à la maison. Et depuis l’arrivée de la Sexion d’Assaut ou l’album La Fouine vs Laouni ça a été beaucoup plus évident d’assumer les différentes influences artistiques dans le rap. 

Depuis tes débuts, tu es très investi dans la réal de tes clips. Ils sont assez travaillés, et certains sont atypiques au sein du paysage du rap français actuel. Tu peux nous parler du concept du clip de « Fils Arrête » ?

Quand on a fait le morceau, on s’est dit qu’il fallait un clip de fou. On s’est posés et on s’est mis à réfléchir. On voulait faire un truc qui n’avait jamais été fait. Créer un électrochoc visuel. L’idée, c’était de remplacer à l’image le fils qui deale par sa propre mère. Ça choque de fou !

On voulait montrer que quand tu te laisses aller à la rue et à la délinquance, les gens qui t’aiment plongent avec toi dans ces problèmes. Même si ta mère n’est pas directement au charbon, quelque part, elle y sera quand même avec toi. Elle en paiera les conséquences quoi qu’il arrive. Personnellement, je n’avais jamais vu un clip avec un positionnement comme ça. On a tous des influences, mais ce clip, on ne l’a pompé sur personne . Je suis content que tu le cites en tout cas…

Au sein de ton équipe, comment vous répartissez-vous les tâches ? Jusqu’à quel point es-tu impliqué dans la réal de tes clips ?

Mon équipe a bougé avec le temps. L’équipe de « Fils arrête » est différente de celle que j’ai aujourd’hui. On bosse en groupe mais je ne me laisse pas porter par les gens qui m’entourent, bien au contraire . Je suis très impliqué dans ce que je fais parce que j’aime ça. Je participe aussi à la conception des vidéos, aux choix de cadrage… Je prend beaucoup de décisions mais en même temps, je les confronte à des gens qui sont plus aguerris que moi dans leur domaine.

Dans le clip de « Dans le Viseur », tu abordes le sujet de l’homosexualité. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que ce n’est pas un thème très couru dans le rap français ! Voulais-tu lever un tabou toujours d’actualité dans les banlieues ?

Avant de faire le clip, je n’y pensais pas du tout !
A la base je devais le clipper avec une histoire plus « classique » entre un homme et une femme. Mais quand j’ai écouté le morceau, je n’étais pas très satisfait. C’était un peu cucul, trop évident…

J’avais l’idée de faire une série en plusieurs épisodes et la meuf qui devait jouer le rôle n’a pas donné suite. Ça m’a encore plus motivé à faire quelque chose de plus original. Le lendemain, j’ai maté le film Moonlight et ça m’a grave touché !

Quand tu t’intéresses vraiment à l’histoire des gens, ça fait tomber tous les clichés au sujet de l’homosexualité.
Le truc, c’est qu’on ne choisit pas sa sexualité. Et en réécoutant le morceau « Dans le Viseur », je me suis rendu compte qu’à aucun moment on  ne pouvait savoir si il s’agissait d’un homme ou d’une femme. A ce moment là, j’ai eu l’idée du concept du clip (laisser penser que le personnage principal a un kiff sur une meuf dans le métro jusqu’au switch à la fin où tu réalises que son crush c’était un mec). C’est vrai que l’homosexualité (surtout masculine) est encore tabou dans le milieu du rap.

À part la figure du personnage Omar dans The Wire cité par de nombreux rappeurs (Timal lui a même donné le nom d’un de ses morceaux), il y en a très peu de références positives.

Et encore, c’est surtout pour le côté charismatique de sa crédibilité dans la rue que ce personnage est cité.  C’est limite un sujet interdit ! Quand j’ai parlé de mon idée autour de moi, c’était vraiment un sujet qui divisait : soit on me validait à fond, soit les gens me disaient qu’il ne fallait pas le faire. Mais pour moi c’était validé. Ca aurait été hypocrite envers moi-même de ne pas le faire. 

D’ailleurs, personne ne m’a jamais rien dit quand c’était deux meufs qui se caressaient dans mon clip « Fils arrête ». Là ça ne gênait personne! D’ailleurs au montage, j’ai longtemps hésité à laisser ces images, alors que dans le clip de « Dans le viseur », j’estime ne pas avoir diffusé d’image impudique.

Je pensais vraiment galérer à trouver l’acteur qui allait interpréter le personnage principal. Et en fait pas du tout ! Quand j’ai parlé de mon idée à mes potes, un d’entre eux s’est levé pour se porter volontaire. Direct ! J’ai été le premier étonné de le voir déter’ comme ça. C’était lourd. Bref, c’était une prise de risque à prendre et j’en suis super fier.

Le succès commercial du rap fait que tout va très vite. Tu es très productif, mais deux ans se sont écoulés entre la sortie de ton EP “VINGT SIX / ZÉRO NEUF” (2016), et tes deux dernières mixtapes #QuinzeTrente. T’es tu remis en cause artistiquement pendant cette période ?

C’est vrai que j’ai eu des phases où j’avais envie d’arrêter. J’y mettais beaucoup d’énergie et il n’en résultait pas grand chose. Je bosse beaucoup car je produis tout ce que je fais. Ce n’est pas toujours facile quand tu rappes beaucoup et que tu ne perces pas. Au-delà de percer, ça ne te permet même pas de te nourrir ! Et là, il y a danger.

Tu mets tout ce que tu as en toi et tu n’es même pas épanoui dans ta vie personnelle et artistique. On a tous des moments de craquage, c’est humain. Heureusement, j’ai toujours eu des personnes pour m’aider. Pour la mixtape #QuinzeTrente volume 2, mon binôme Break (Frappe Game) est revenu bosser dans le projet. On s’est dit qu’il fallait à nouveau se donner la force. Il s’est aussi investi au niveau des clips et on a rencontré un autre réalisateur. Ça donne une autre énergie. Ça nous a donné les moyens de continuer et de sortir le projet le 30 décembre 2020.

En parlant de plaisir, on t’a découvert dans les rues de Toulouse en mode concert sauvage. On a pu voir toute ta détermination lors de ce live. Ce côté do it yourself, direct et sans artifices, c’est devenu quelque chose d’hyper rare dans le rap. Comment as-tu eu l’idée d’organiser ces concerts en allant directement à la rencontre des gens ?

J’aime beaucoup entreprendre. Et à la base, je ne connais aucun média rap français. Je ne connais aucun rappeur. Je devais faire ma promo en partant de zéro. J’ai été pas mal influencé par des mecs comme Alpha 5.20 qui bicravaient leur CD aux puces. Des gars comme Shone ou Jarod qui faisaient des tours de France pour vendre leur mixtape . On en a fait aussi avec des potes, normal, en mode tour bus ! Pour moi, c’était un moyen de faire de la comm’.

Ce que j’aime c’est le côté challenge, il n’y a pas de terrain conquis, juste ta musique.

Personne ne nous connaît ! Si les gens accrochent, c’est vraiment qu’ils aiment bien… Tu ne peux pas faire semblant. Et nous, ça nous a boosté. Quand certaines villes marchaient bien, on y retournait.  On l’a refait en 2015, puis en 2018 quand tu nous as croisé. 

On a fait Lille, Lyon, Bordeaux, Toulouse, Marseille, Montpellier, Rennes, Nice… C’était en équipe en plus. Après, je ne sais pas si je le referai. J’ai pas mal réfléchi à la démarche, et peut-être qu’après les gens te voient comme une fanfare, comme si tu n’existais que par des concerts informels dans la rue. On s’est dit qu’on allait essayer de faire les choses différemment sur les réseaux. En tout cas c’était une bonne expérience !

Artistiquement, comment définirais-tu ton style de rap sur ta dernière mixtape ?

Des morceaux énervés et assez rap, avec une mélodie toujours présente. C’est vraiment ce qu’on a voulu apporter comme couleur. En ce moment, on travaille des morceaux plus chantés comme « Louisiana ». Il y a toujours ce côté rap qui plane, c’est inévitable. Quoi qu’il arrive, les morceaux restent cohérents entre eux.


Quels sont tes projets pour le futur ?

J’aimerais vraiment revisiter des morceaux du  #QuinzeTrente Vol.2 en version acoustique comme on l’avait déja fait sur le volume 1 avec les morceaux Léon et Dans le Viseur.

Depuis 2015 j’ai été accompagné par différents guitaristes avec qui je continue de collaborer, c’est quelque chose que j’aime beaucoup.

On arrive à la fin de l’interview, peux-tu nous donner tes coups de cœur du moment ?

J’ai grave kiffé JVLIVS II, le dernier album de SCH. Énervé de ouf. Je me demande si ce n’est pas le seul album de rap français qui m’a mis bien cette année. Le dernier Niro était cool aussi. Récemment j’ai bien kiffé les morceaux d’un mec qui s’appelle Booss. Sinon en dehors de France, j’aime beaucoup Juls (artiste ghanéen basé à Londres, NDLR) même si ce n’est pas vraiment du rap. Merci à toi pour l’interview.