What The Fuck Is Under The Spotlight? LP (2021)

Voyage au bout de la nuit du punk.

Avant de poursuivre cette chronique qui n’en est pas une, posez-vous cette petite question et tâchez d’y répondre sérieusement, le plus spontanément possible sans (vous) mentir. Pourquoi écoutez-vous du punk? Non, non, ce n’est pas anodin, c’est même fondamental; je veux dire quel est votre réel intérêt pour le punk, alors? | Par Germain

Déjà, je pense qu’on peut séparer deux catégories de réponses, celles concernant spécifiquement l’aspect musical et les autres.

Car oui, on peut effectivement réduire le punk à un genre musical. On peut s’en sentir proche et le préférer à tout autre style.

C’est subjectif, ce n’est pas forcément révélateur de bon goût, mais pourquoi pas, on n’est pas à ça prêt… mon voisin écoute du post-punk.

Pour le reste….

Déjà évacuons le taboooou, j’imagine que plus personne n’oooose évoquer son potentiel de dangerosité, c’est une bllllague, le punk ne fait plus peur à personne. Ce n’est pas la bande son des quartiers populaires.

L’industrie musicale a changé de terrain de jeux depuis belllle lurette. Ce n’est même plus cette désuète carte postale surannée made in London qui était symbole de frisson et de décadence et qui ne parle plus à personne. Je regrette presque que ce ne soit plus un «look» un peu fédérateur, un peu artificiel et provocateur mais tout au plus une absurde perruque ringarde low cost. Ce n’est plus un marqueur social, un marqueur pour soi et les autres qui te place volontairement dans un cercle dont on ne peut se/te dissocier.

Un marqueur qui est aussi une injure, une menace, un rejet, une revendication… Mon voisin qui est banquier, je ne sais pas si je l’avais mentionné est tatoué et a des écarteurs.

On peut aussi reconnaître ses valeurs horizontales, son fonctionnement, son rapport à l’argent, au soutien… Bon, désolé, ce n’est plus une spécificité du punk, mon voisin qui est toujours banquier, organise des goûters à prix libre avec activités pinatas pirates DIY pour les enfants de la résidence. Je le sais, c’est sur le carton d’invitation et il explique même avec enthousiasme et commisération ce qu’est le «no profit». C’est ludique, c’est amusant, c’est dans l’ère du temps. Soit dit en passant, ses enfants ne vont pas à l’école publique du quartier mais dans un établissement privé de l’ancienne carte scolaire, mais c’est une autre histoire. La plupart des idées du punk sont maintenant largement débattues (et tant mieux) dans la sphère publique, les rendant moins radicales, plus commerciales, plus hypes, plus propres, plus bankables; normal mon voisin, souvenez-vous, qui est banquier, est vegan. Il adore les veganneries bio inutiles très chers, pas du tout «empreinte carbone» compatible en bas de chez lui.

Bon avant il n’habitait pas ici, le quartier était pauvre, laissé à l’abandon, à majorité immigrée mais rassurez-vous maintenant on peut trouver un barbier et un vendeur de vélos fixie …

Le punk s’est fait doubler par des pelotons d’activistes déterminé.e.s, des nouvelles générations embras.s.ant les radicalités, qui ont dynamité les codes, la hiérarchisation des luttes, le vocabulaire.

Mis au cœur du combat les discriminations liées aux dysphories de genre, à l’intersectionnalité, le féminisme décoloniale, le mouvement queer…

Une articulation plus personnelle qui déconstruit le rapport entre dominant.es/dominé.es mais sans vraiment s’apparenter, se revendiquer (même historiquement) avec le mouvement punk.

Pour être clair, le punk occidental n’a plus de consistance, de réel contour, d’influence, d’importance. Le punk idéalisé du passé a changé (normal), vieilli et son évolution l’a fait disparaître, ce n’est pas grave de toute façon le punk ça ne veut rien dire. C’est le constat. Le punk n’est plus. Il s’est dissous dans le chloroforme, le conformisme et les mutations des nouvelles formes de lutte.

Cycle de rupture. Salut à toi.

Maintenant si tu fais un groupe, pose toi la question du sens ? C’est vrai ça ? Pourquoi on fait encore des groupes punk ?
Pour soi, pour bénéficier de cette aura éphémère, par narcissisme, par distraction, pour faire partie de cette grande Entreprise de divertissement, parce que c’est la possibilité de s’extraire de son ennui quotidien, pour se sentir exister ?

Quelles sont tes interrogations, de quel côté du spectacle te situes-tu dans cet océan de privilèges ?

Le développement des réseaux sociaux a donné une visibilité nouvelle, mis en lumière ce qui jusque là était vécu dans l’obscurité, la clandestinité.

Sociologiquement, je pense qu’une nouvelle catégorie de personnes ont investi cet espace, des personnes socialement plus favorisées qui ne rejettent pas le travail, plus confortablement insérées dans la société, avec une meilleure assise familiale, scolaire, financière qui vivent le punk comme un amusement, un passe-temps artistique saupoudré de politique. Et qui apportent leurs exigences, leurs codes de classe, leurs stratégies de communication, le sens de la compétition par le son.

Qui amènent du flou. Qui ramènent le punk là où il a voulu s’extraire, à savoir l’entre-soi des spécialistes, des gens qui ne doutent pas, de l’esthétisation superflue et des disques chers. D’ailleurs mon voisin qui… bref vous savez… joue dans un groupe de screamo.

Quant aux grands «principes» fondamentaux, le punk est devenu un thème d’études universitaires. La parole a été confisquée par l’expertise. Ce n’est plus un état d’esprit donc du côté de la vie mais une étude du passé donc du côté de la mort. Pas de justice, pas de paix.  Pas de nostalgie, pas de regret. L’important c’est que des espaces safe existent toujours, des espaces de paroles et de luttes, des espaces de représentations, qu’importent leurs noms. Simplement, je reste attaché par affection pour le punk, il a été pour moi un refuge, un lieu qui permet de souffler, de se réinventer, de ne pas se sentir épié, de ne plus être sur ses gardes, sur la défensive en permanence. Un lieu avec un socle politique commun, un lieu des fiertés, de l’exploration, de la confusion volontaire, de l’expérimentation, un lieu du repos, un lieu des particularismes et de la singularité. Un lieu de la loose assumée, un lieu où tu peux être et devenir…

Le rapport avec Matrak Attakk, le voilà, M.A est un des derniers espaces de résistance du punk. Le lien c’est l’anachronisme (pas l’archaïsme), voire l’anarcha-chronisme, c’est-à-dire le punk qui fait corps avec les corpus de maintenant. Leur vision du punk est celle d’une communauté capable par la parole individuelle et/ou  collective, de développer une réflexion, une argumentation, une rassurance. La parole sans jugement, la parole comme défiance contre le dogme. M.A est en dehors du temps, en dehors des concepts actuels de réussite, leur nom de groupe en est le meilleur exemple, nan? Ah! Ah! M.A a joué,  joue et jouera partout, c’est leur façon de (se) construire. iels vivent ensemble. M.A grandit comme expérience collective, entre intuition et répétition. Le punk c’est un tout. Squatter et enregistrer DIY.  Foyer d’habitation et de création. Je suis convaincu qu’iels ont plus de sujets de texte que de compos. La musique viendra après. On a toujours l’impression que la voix hurlée veut toujours aller plus vite, s’extraire du cadre. L’urgence.

What the fuck is under the spotlight?

Premier album après des démos, live, splits…

Un récent changement de line-up, on échange les instruments et on embarque A. de Organes-frit man dans l’aventure.

L’ouverture de l’album se fait avec un texte lu en italien qui donne le ton et résume parfaitement leur ancrage.

Par conséquent, toutes les luttes devraient être unies et il ne devrait y avoir aucune frontière entre les luttes. le féminisme doit aussi être inclusif: prostituée, trans, asexuée, intersectionnelle, pauvre, noire, lesbienne, handicapée, étrangère et guerrière: unissons-nous contre l’hétéro-patriarcat qui règne sur ceux qui n’en font pas partie! Libérons-nous de la conscience masculine collective qui oppose l’un contre l’autre nous prenons le plaisir sexuel comme un droit diversifié et individuel au coucher du soleil des valeurs anciennes, j’aurais aimé que tu ne sois plus seule, et tu ne seras plus seule.

Puis la voix aboie, c’est vraiment la sensation que l’on a.

Perso, je n’approcherais pas trop prêt la main.

Ça rugit, ça mugit comme d’habitude mais la musique est plus captivante, de l’anarcho-crustcore de plus en plus  rapide qui reste toujours à la lisière du bon goût de salon.

On est dans un registre gros œuvre pas d’orfèvrerie. Le chant comme un souffle, derrière, ça cavale d.beat pour le rattraper.

M.A a une estime admirable du punk, sans idéaliser:
Ce serait déjà quelque chose, si nous pouvions y parvenir,
du moins dans nos sous-cultures qui continuent à bien prêcher,
ce serait déjà quelque chose,
si on se rendait compte qu’il ne faut pas attendre de bon exemple de ceux qui règnent, mais il faut commencer à agir avant qu’il ne soit trop tard

Sexualité, anti-abolitionnisme, transphobie, soft power et contrôle médiatique… replacer le punk au cœur du sujet, l’important c’est  la prise en compte de l’autre (qui est également le sujet). Il y a aussi un thème central (déjà abordé par Cristina avec Vulva Dentata et Ortika) l’anti-psychiatrie. Il y a la construction de la «maladie mentale» pour ce qui est / pense différemment, on ramène la faute sur l’individu.e, on passe de la souffrance à la pathologie, on t’enferme dans un diagnostic, tu deviens un symptôme. Il y a un capitalisme pharmaceutique, une camisole chimique et symbolique. Je m’interroge encore sur le mouvement antipsychiatrique, les textes me font y réfléchir.

Vos maux ne sont pas des maladies.
Votre psychiatre a vendu et est payé pour !
Votre douleur est supérieure à la normale
Et si vous n’y faites pas face, tout tend à s’aggraver !
psychiatrie capitaliste
nous tue et vous le savez.
mentir, vendre, faire de l’argent.
Qu’en pensez-vous, vous en êtes ou pas ?

Toujours continuer à penser, à s’interroger, le punk comme lieu de débat. 

D’ailleurs si tu as eu du mal à répondre aux deux questions du début, tu te souviens… je suis certain que Matrak Attakk, non.