Sara ATH “Anti-Syllipsi” LP (2017)

Rap / Athènes

Pour ne laisser planer aucun doute sur l’authenticité de sa musique, la rappeuse d’Athènes a choisi de garder son prénom. Chez Sara, pas de place pour la fiction. Ses morceaux, c’est elle. Ses textes, c’est sa vie. Chaotique et fait d’épreuves, son parcours a modelé son style de rap. Insoumis, rageur, et sans concession. Toujours incisifs, ses mots prennent à la gorge les injustices l’ayant frappée depuis son enfance. Dans un registre aussi intime, difficile d’occulter la vie du personnage. | Par Polka B. & Dimitra

« Je suis une fille qui a grandi dans une famille musulmane égyptienne typique, ma mère était chrétienne et c’était un problème. Mon père m’a fait prier, jeûner et vivre selon les paroles du prophète Mahomet. Allah a dit que toutes les femmes doivent porter le Hijab, qu’elles ne doivent pas parler aux hommes et n’avoir aucune relations avec eux. Quoi? C’est honteux de prétendre que toutes les femmes doivent obéir à leur père, leurs frères, leurs maris et vivre comme des esclaves au service des hommes de la famille (…) Réveillez-vous, parce que vous devrez tous assumer un jour les conséquences d’une société bâtie sur la parole des hommes et d’une religion sanguinaire, cette religion qui existe pour servir l’autorité. Mais ce jour viendra où les femmes se révolteront.»

Sara ATH – Stand as a woman

Rappé en arabe, voici le premier couplet de « Stand as a woman » (« Στέκω Γυναίκα »), un des morceaux phares de l’album. Dans le clip-vidéo éponyme, on voit Sara servir le thé à son père en récitant ce texte. Elle lui tient tête et finit par boire son verre en le regardant droit dans les yeux. Au fil de ce scénario autobiographique, Sara enlève son Hijab, retrouve sur une plage une amie (interprétée par la rappeuse grecque Iro-íni) elle-aussi persécutée par les hommes.


Ensemble, elle partent au volant d’un camion, symbole de leur quête de liberté et d’émancipation. 

Pierre angulaire du disque, ce morceau représente toutes les raisons qui l’ont poussée à faire du rap, comme elle nous le confiait il y a quelques mois : « Je voulais parler de ce qui me dérangeait, ainsi que des millions de femmes et de personnes LGTBQI de ce monde. J’ai voulu l’exprimer par le biais de la musique, car en Grèce, je n’avais encore jamais entendu ce genre de textes dans le rap. »


Mais revenons en arrière.

Quand Sara revient à Athènes après une année cauchemardesque au Caire sous l’emprise de son père, elle n’a que 16 ans. Tant bien que mal, elle trouve un squat en centre-ville pour se loger. Vivant au jour le jour, elle va grandir et se construire seule dans une jungle de béton.

Son « école », c’est Athènes. Les soirées alcoolisées en centre-ville, les virées en moto, et sa découverte du punk, au rythme des Xasma, Kill The Cat, Lost Bodies, Wxra Speiroxaith…

Les concerts en pleine rue. La foule qui s’embrase. Ses premiers émois pour le milieu musical Do It Yourself.  Une renaissance : Sara apprend à être libre au rythme d’une musique omniprésente.

Mais le tableau est loin d’être idyllique. L’oppression des hommes la suit comme une ombre. Moins quotidienne, elle se montre plus pernicieuse. Parfois dangereuse. La peur la rattrape quand elle rentre seule chez elle, tard le soir. Sa rage est toujours aussi forte. Elle continue de fréquenter assidûment les milieux anarchistes, antifascistes, libertaires et anti-autoritaires. Un fond musical l’accompagne en permanence. Elle écoute de moins en moins de punk. De plus en plus de rap. 

Le 6 décembre 2008, Alexis Grigoropoulos (15 ans), est assassiné par la police grecque. Athènes s’embrase. En prenant part aux émeutes, Sara prend la mesure d’une rage collective, partagée par les jeunes de sa génération. 

Le 18 septembre 2013, le rappeur Pavlos Fyssas a.k.a « Killah-p » est assassiné en pleine rue par des militants du parti néo-nazi de l’Aube Dorée. Sara a bien grandi. Sa conscience politique s’est  aiguisée.

Cette fois-ci, elle se trouve en première ligne sur le lieu du crime pour charger la police aux côtés de milliers de manifestants. 

Pour la scène rap anarchiste grecque, affiliée au mouvement Do It Yourself, il y a un avant, et un après 18 septembre 2013. C’est aussi le ressenti de Sara, qui se mettant à écrire, ressent le besoin pressant de représenter les femmes, très peu représentées au sein de cette scène.

Comment imaginer que le patriarcat, le sexisme et la misogynie puissent-ils être si présents, au cœur d’un mouvement militant à priori en lutte contre toute forme de conservatisme, d’autorité et de rapports de pouvoir ?

Quand elle fait écouter ses maquettes à certains rappeurs du « milieu », la plupart grincent des temps et ne s’en cachent pas. À les entendre, les textes seraient un peu « agressifs ». Un peu trop « anti-mecs » à leur goût. En somme, un peu « too much » pour un premier album.  Étonnée, mais loin d’être découragée, Sara se sent encore plus légitime dans son combat. En parallèle, elle trouve aussi de nombreux soutiens, comme le rappeur Pinokio du groupe Jolly Roger (l’excellent morceau « Συμπτώματα / Symptómata  »).

Dans son dernier clip « Να σπάσει η σιωπή / Na spásei i siopí » (« Pour briser le Silence »), Sara persiste et signe, en accordant beaucoup d’importance au visuel.

Pour reprendre ses mots, son apparence « girly » est aussi un crachat contre les stéréotypes. Pourquoi ne pourrait-elle pas être elle-même ? Et rapper en robe, sa tenue de tous les jours ? Aussi incroyable que cela puisse paraître, impossible de trouver une rappeuse grecque portant autre chose qu’un pantalon avant 2017, année de la sortie de son album. Et là-encore, les textes accompagnant l’image sont sans équivoque : 

« Le silence se brise maintenant et écoute
Je suis exacerbée par la violence, habillée de haut-parleurs
Je parle à la société, je hais l’ironie
Que vous ne voyez pas, vous ne savez pas, où allez-vous?
À vendre, vous avez juste le « thug life » et la vie de macho
Maintenant soi-disant vous aimez les femmes, taisez-vous
C est pas une mode, c’est un mouvement
Vous vous en souviendrez! »

Sara – Na spásei i siopí

Aujourd’hui, Sara habite à Berlin, où elle pense préparer la sortie de son deuxième album. Inutile de vous dire qu’on l’attend avec impatience…

« Le hip-hop féministe a été la raison principale de mon initiation à cette culture, et je suis heureuse de voir de plus en plus de femmes impliquées dans le rap en Grèce. Il est très important pour nous de parler des sujets qui nous concernent et de revendiquer notre liberté, partout. »